Je ne lui répondis qu'en ouvrant la grille pour la suivre. Elle me fit un signe de la main, comme pour m'enjoindre la patience et le silence, et se dirigea vers Londres; à la poussière qui couvrait ses habits, on voyait qu'elle était venue à pied en toute hâte.

Je lui demandai si nous allions à Londres. Elle me fit signe que oui. J'arrêtai une voiture qui passait, et nous y montâmes tous deux. Quand je lui demandai où il fallait aller, elle me répondit: «Du côté de Golden-Square! et vite! vite!» Puis elle s'enfonça dans un coin, en se cachant la figure d'une main tremblante, et en me conjurant de nouveau de garder le silence, comme si elle ne pouvait pas supporter le son d'une voix.

J'étais troublé, je me sentais partagé entre l'espérance et la crainte; je la regardais pour obtenir quelque explication; mais évidemment elle voulait rester tranquille, et je n'étais pas disposé non plus à rompre le silence. Nous avancions sans nous dire un mot. Parfois elle regardait à la portière, comme si elle trouvait que nous allions trop lentement, quoique en vérité la voiture eût pris un bon pas, mais elle continuait à se taire.

Nous descendîmes au coin du square qu'elle avait indiqué; je dis au cocher d'attendre, pensant que peut-être nous aurions encore besoin de lui. Elle me prit le bras et m'entraîna rapidement vers une de ces rues sombres qui jadis servaient de demeure à de nobles familles, mais où maintenant on loue séparément des chambres à un prix peu élevé. Elle entra dans l'une de ces grandes maisons, et, quittant mon bras, elle me fit signe de la suivre sur l'escalier qui servait de nombreux locataires, et versait toute une population d'habitants dans la rue.

La maison était remplie de monde. Tandis que nous montions l'escalier, les portes s'ouvraient sur notre passage; d'autres personnes nous croisaient à chaque instant. Avant d'entrer, j'avais aperçu des femmes et des enfants qui passaient leur tête à la fenêtre, entre des pots de fleurs; nous avions probablement excité leur curiosité, car c'étaient eux qui venaient ouvrir leurs portes pour nous voir passer. L'escalier était large et élevé, avec une rampe massive de bois sculpté; au-dessus des portes on voyait des corniches ornées de fleurs et de fruits; les fenêtres avaient de grandes embrasures. Mais tous ces restes d'une grandeur déchue étaient en ruines; le temps, l'humidité et la pourriture avaient attaqué le parquet qui tremblait sous nos pas. On avait essayé de faire couler un peu de jeune sang dans ce corps usé par l'âge: en divers endroits les belles sculptures avaient été réparées avec des matériaux plus grossiers, mais c'était comme le mariage d'un vieux noble ruiné avec une pauvre fille du peuple: les deux parties semblaient ne pouvoir se résoudre à cette union mal assortie. On avait bouché plusieurs des fenêtres de l'escalier. Il n'y avait presque plus de vitres à celles qui restaient ouvertes, et, au travers des boiseries vermoulues qui semblaient aspirer le mauvais air sans le renvoyer jamais, je voyais d'autres maisons dans le même état, et je plongeais sur une cour resserrée et obscure qui semblait le tas d'ordures du vieux manoir.

Nous montâmes presque tout en haut de la maison. Deux ou trois fois je crus apercevoir dans l'ombre les plis d'une robe de femme; quelqu'un nous précédait. Nous gravissions le dernier étage quand je vis cette personne s'arrêter devant une porte, puis elle tourna la clef et entra.

«Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Marthe. Elle entre dans ma chambre et je ne la connais pas!»

Moi, je la connaissais. À ma grande surprise j'avais vu les traits de miss Dartle.

Je fis comprendre en peu de mots à Marthe que c'était une dame que j'avais vue jadis, et à peine avais-je cessé de parler que nous entendîmes sa voix dans la chambre, mais, placés comme nous l'étions, nous ne pouvions comprendre ce qu'elle disait. Marthe me regarda d'un air étonné, puis elle me fit monter jusqu'au palier de l'étage où elle habitait, et là, poussant une petite porte sans serrure, elle me conduisit dans un galetas vide, à peu près de la grandeur d'une armoire. Il y avait entre ce recoin et sa chambre une porte de communication à demi ouverte. Nous nous plaçâmes tout près. Nous avions marché si vite que je respirais à peine; elle posa doucement sa main sur mes lèvres. Je pouvais voir un coin d'une pièce assez grande où se trouvait un lit: sur les murs quelques mauvaises lithographies de vaisseaux. Je ne voyais pas miss Dartle, ni la personne à laquelle elle s'adressait. Ma compagne devait les voir encore moins que moi.

Pendant un instant il régna un profond silence. Marthe continuait de tenir une main sur mes lèvres et levait l'autre en se penchant pour écouter.