— C'est votre faute! répliqua-t-elle. Pourquoi amenez-vous cet homme ici?

— C'est un homme auquel on a fait bien du mal, miss Dartle, répondis-je; vous ne le savez peut-être pas.

— Je sais que James Steerforth, dit-elle en pressant la main sur son sein comme pour empêcher d'éclater l'orage qui y régnait, a un coeur perfide et corrompu; je sais que c'est un traître. Mais qu'ai-je besoin de m'inquiéter de savoir ce qui regarde cet homme et sa misérable nièce?

— Miss Dartle, répliquai-je, vous envenimez la plaie: elle n'est déjà que trop profonde. Je vous répète seulement, en vous quittant, que vous lui faites grand tort.

— Je ne lui fais aucun tort, répliqua-t-elle: ce sont autant de misérables sans honneur, et, pour elle, je voudrais qu'on lui donnât le fouet.»

M. Peggotty passa sans dire un mot et sortit.

«Oh! c'est honteux, miss Dartle, c'est honteux, lui dis-je avec indignation. Comment pouvez-vous avoir le coeur de fouler aux pieds un homme accablé par une affliction si peu méritée?

— Je voudrais les fouler tous aux pieds, répliqua-t-elle. Je voudrais voir sa maison détruite de fond en comble; je voudrais qu'on marquât la nièce au visage avec un fer rouge, qu'on la couvrît de haillons, et qu'on la jetât dans la rue pour y mourir de faim. Si j'avais le pouvoir de la juger, voilà ce que je lui ferais faire: non, non, voilà ce que je lui ferais moi-même! Je la déteste! Si je pouvais lui reprocher en face sa situation infâme, j'irais au bout du monde pour cela. Si je pouvais la poursuivre jusqu'au tombeau, je le ferais. S'il y avait à l'heure de sa mort un mot qui pût la consoler, et qu'il n'y eut que moi qui le sût, je mourrais plutôt que de le lui dire.»

Toute la véhémence de ces paroles ne peut donner qu'une idée très- imparfaite de la passion qui la possédait tout entière et qui éclatait dans toute sa personne, quoiqu'elle eût baissé la voix au lieu de l'élever. Nulle description ne pourrait rendre le souvenir que j'ai conservé d'elle, dans cette ivresse de fureur. J'ai vu la colère sous bien des formes, je ne l'ai jamais vue sous celle-là.

Quand je rejoignis M. Peggotty, il descendait la colline lentement et d'un air pensif. Il me dit, dès que je l'eus atteint, qu'ayant maintenant le coeur net de ce qu'il avait voulu faire à Londres, il avait l'intention de partir le soir même pour ses voyages. Je lui demandai où il comptait aller? Il me répondit seulement: