«J'ai emporté hier soir ma chère enfant, dit-il en levant les yeux sur nous, dans le logement que j'avais préparé depuis bien longtemps pour la recevoir. Des heures se sont passées avant qu'elle m'ait bien reconnu, et puis elle est venue s'agenouiller à mes pieds, comme pour dire sa prière, après quoi elle m'a raconté tout ce qui lui était arrivé. Vous pouvez croire que mon coeur s'est serré en entendant sa voix larmoyante, cette voix que j'avais entendue si folâtre à la maison, en la voyant humiliée dans la poussière où Notre Sauveur écrivait autrefois, de sa main bénie, des paroles de miséricorde. J'avais le coeur bien navré au milieu de tous ces témoignages de reconnaissance.»

Il passa sa manche sur ses yeux, sans chercher à dissimuler son émotion; puis il reprit d'une voix plus ferme: «Mais cela n'a pas duré longtemps, car je l'avais retrouvée. Je ne pensai plus qu'à elle, et j'eus bientôt oublié le reste. Je ne sais même pas pourquoi je vous parle maintenant de ce moment de tristesse. Je ne comptais pas vous en dire un mot, il n'y a qu'une minute, mais cela m'est venu si naturellement, que je n'ai pas pu m'en empêcher.

— Vous êtes un noble coeur, lui dit ma tante, et un jour vous en recevrez la récompense.»

Les branches des arbres ombrageaient la figure de M. Peggotty; il s'inclina d'un air surpris, comme pour la remercier de ce qu'elle avait si bonne opinion de lui pour si peu de chose, puis il continua avec un mouvement de colère passagère:

«Quand mon Émilie s'enfuit de la maison où elle était retenue prisonnière par un serpent à sonnettes que maître Davy connaît bien (ce qu'il m'a raconté était bien vrai: que Dieu punisse le traître!); il faisait tout à fait nuit; les étoiles brillaient dans le ciel. Elle était comme folle. Elle courait le long de la plage, croyant retrouver notre vieux bateau, et nous criait, dans son égarement, de nous cacher le visage, parce qu'elle allait passer. Elle croyait, dans ses cris de douleur, entendre pleurer une autre personne, et elle se coupait les pieds en courant sur les pierres et sur les rochers, mais elle ne s'en apercevait pas plus que si elle avait été elle-même un bloc de pierre. Plus elle courait, plus elle sentait sa tête devenir brûlante, et plus elle entendait de bourdonnements dans ses oreilles. Tout d'un coup, ou du moins elle le crut ainsi, le jour parut, humide et orageux, et elle se trouva couchée sur un tas de pierres; une femme lui parlait dans la langue du pays, et lui demandait ce qui lui était arrivé.»

Il voyait tout ce qu'il racontait. Cette scène lui était tellement présente, que, dans son émotion, il décrivait chaque particularité avec une netteté que je ne saurais rendre. Aujourd'hui, il me semble avoir assisté moi-même à tous ces événements, tant les récits de M. Peggotty avaient l'apparence fidèle de la réalité.

«Peu à peu, continua-t-il, Émilie reconnut cette femme pour lui avoir parlé quelque fois sur la plage. Elle avait fait souvent de longues excursions, à pied, ou en bateau, ou en voiture, et elle connaissait tout le pays, le long de la côte. Cette femme venait de se marier et n'avait pas encore d'enfant, mais elle en attendait bientôt un. Dieu veuille permettre que cet enfant soit pour elle un appui, une consolation, un honneur toute sa vie! Qu'il l'aime et qu'il la respecte dans sa vieillesse, qu'il la serve fidèlement jusqu'à la fin; qu'il soit pour elle un ange, sur la terre et dans le ciel!

— Ainsi soit-il, dit ma tante.

— Les premières fois, elle avait été un peu intimidée, et quand Émilie parlait aux enfants sur la grève, elle restait à filer, sans s'approcher. Mais Émilie, qui l'avait remarquée, était allée lui parler d'elle-même, et comme la jeune femme aimait beaucoup aussi les enfants, elles furent bientôt bonnes amies ensemble; si bien que, quand Émilie allait de ce côté, la jeune femme lui donnait toujours des fleurs. C'était elle qui demandait en ce moment à Émilie ce qui lui était arrivé. Émilie le lui dit, et elle… elle l'emmena chez elle. Oui, vraiment, elle l'emmena chez elle, dit M. Peggotty en se couvrant le visage de ses deux mains.»

Il était plus ému de cet acte de bonté, que je ne l'avais jamais vu se laisser émouvoir depuis le jour où sa nièce l'avait quitté. Ma tante et moi, nous ne cherchâmes pas à le distraire.