«Maître Davy! dit-il en serrant mon bras dans sa robuste main, c'est vous qui m'avez parlé d'elle; je vous remercie, monsieur! Elle a été jusqu'au bout. Elle savait par une amère expérience où il fallait veiller et ce qu'il y avait à faire. Elle l'a fait, qu'elle soit bénie, et le Seigneur au-dessus de tout! Elle vint, pâle et tremblante, appeler Émilie pendant son sommeil. Elle lui dit: «Levez-vous, fuyez un danger pire que la mort, et venez avec moi!» Ceux à qui appartenait la maison voulaient l'empêcher; mais ils auraient aussi bien pu tenter d'arrêter les flots de la mer. «Retirez-vous, leur dit-elle, je suis un fantôme qui vient l'arracher au sépulcre ouvert devant elle!» Elle dit à Émilie qu'elle m'avait vu et qu'elle savait que je lui pardonnais et que je l'aimais. Elle l'aida précipitamment à s'habiller, puis elle lui prit le bras et l'emmena toute faible et chancelante. Elle n'écoutait pas plus ce qu'on lui disait que si elle n'avait pas eu d'oreilles. Elle passa au travers de tous ces gens-là en tenant mon enfant, ne songeant qu'à elle, et elle l'enleva saine et sauve, au milieu de la nuit, du fond de l'abîme de perdition!
«Elle soigna mon Émilie, continua-t-il, la main appuyée sur son coeur qui battait trop vite; elle s'épuisa à la soigner et à courir pour elle de côté et d'autre, jusqu'au lendemain soir. Puis elle vint me chercher, et vous aussi, maître Davy. Elle ne dit pas à Émilie où elle allait, de peur que le courage ne vînt à lui manquer et qu'elle n'eût l'idée de se dérober à nos yeux. Je ne sais comment la méchante dame apprit qu'elle était là. Peut-être l'individu dont je n'ai que trop parlé les avait-il vues entrer; ou plutôt, peut-être l'avait-il su de cette femme qui avait voulu la perdre. Mais, qu'importe! ma nièce est retrouvée.
«Toute la nuit, dit M. Peggotty, nous sommes restés ensemble, Émilie et moi. Elle ne m'a pas dit grand'chose, au milieu de ses larmes; j'ai à peine vu le cher visage de celle qui a grandi sous mon toit. Mais, toute la nuit j'ai senti ses bras autour de mon cou; sa tête a reposé sur mon épaule, et nous savons maintenant que nous pouvons avoir confiance l'un dans l'autre, et pour toujours.»
Il cessa de parler et posa sa main sur la table avec une énergie capable de dompter un lion.
«Quand j'ai pris autrefois la résolution d'être marraine de votre soeur, Trot, dit ma tante, de Betsy Trotwood, qui, par parenthèse, m'a fait faux bond, je ne peux pas vous dire quel bonheur je m'en étais promis. Mais, après cela, rien au monde n'aurait pu me faire plus de plaisir que d'être marraine de l'enfant de cette bonne jeune femme!»
M. Peggotty fit un signe d'assentiment, mais il n'osa pas prononcer de nouveau le nom de celle dont ma tante faisait l'éloge. Nous gardions tous le silence, absorbés dans nos réflexions (ma tante s'essuyait les yeux, elle pleurait, elle riait, elle se moquait de sa propre faiblesse). Enfin je me hasardai à dire:
«Vous avez pris un parti pour l'avenir, mon bon ami? J'ai à peine besoin de vous le demander?
— Oui, maître Davy, répondit-il, et je l'ai dit à Émilie. Il y a de grands pays, loin d'ici. Notre vie future se passera au delà des mers!
— Ils vont émigrer ensemble, ma tante; vous l'entendez!
— Oui! dit M. Peggotty avec un sourire plein d'espoir; en Australie, personne n'aura rien à reprocher à mon enfant. Nous recommencerons là une nouvelle vie.»