— Voulez-vous me faire le plaisir de vous taire, ma mère, et de me laisser parler?»
Je savais bien depuis longtemps que sa servilité n'était qu'une feinte, et qu'il n'y avait en lui que fourberie et fausseté; mais, jusqu'au jour où il laissa tomber son masque, je ne m'étais fait aucune idée de l'étendue de son hypocrisie. J'avais beau le connaître depuis de longues années, et le détester cordialement, je fus surpris de la rapidité avec laquelle il cessa de mentir, quand il reconnut que tout mensonge lui serait inutile; de la malice, de l'insolence et de la haine qu'il laissa éclater, de sa joie en songeant, même alors, à tout le mal qu'il avait fait. Je croyais savoir à quoi m'en tenir sur son compte, et pourtant ce fut toute une révélation pour moi, car en même temps qu'il affectait de triompher, il était au désespoir, et ne savait comment se tirer de ce mauvais pas.
Je ne dis rien du regard qu'il me lança, pendant qu'il se tenait là debout, à nous lorgner les uns après les autres, car je n'ignorais pas qu'il me haïssait, et je me rappelais les marques que ma main avait laissées sur sa joue. Mais, quand ses yeux se fixèrent sur Agnès, ils avaient une expression de rage qui me fit frémir: on voyait qu'il sentait qu'elle lui échappait; il ne pourrait satisfaire l'odieuse passion qui lui avait fait espérer de posséder une femme dont il était incapable d'apprécier toutes les vertus. Était-il possible qu'Agnès eût été condamnée à vivre, seulement une heure, dans la compagnie d'un pareil homme!
Il se grattait le menton, puis nous regardait avec colère, enfin il se tourna de nouveau vers moi et me dit d'un ton demi-patelin, demi-insolent:
«Et vous, Copperfield, qui faites tant de fracas de votre honneur et de tout ce qui s'ensuit; comment m'expliquerez-vous, monsieur l'honnête homme, que vous veniez espionner ce qui se passe chez moi, et suborner mon commis pour qu'il vous contât mes affaires? Si c'était moi, je n'en serais pas surpris, car je n'ai pas la prétention d'être un gentleman (bien que je n'aie jamais erré dans les rues, comme vous le faisiez jadis, à ce que raconte Micawber), mais vous! cela ne vous fait pas peur? Vous ne songez pas à tout ce que je pourrai faire, en retour, jusqu'à vous faire poursuivre pour complot, etc., etc.? très-bien. Nous verrons! monsieur… Comment vous appelez-vous? Vous qui vouliez faire une question à Micawber, tenez! le voilà. Pourquoi donc ne lui dites- vous pas de parler? Il sait sa leçon par coeur, à ce que je puis croire.»
Il s'aperçut que tout ce qu'il disait ne faisait aucun effet sur nous, et, s'asseyant sur le bord de la table, il mit ses mains dans ses poches, et, les jambes entrelacées, il attendit d'un air résolu la suite des événements.
M. Micawber, que j'avais eu beaucoup de peine à contenir, et qui avait plusieurs fois articulé la première syllabe du mot scélérat! sans que je lui permisse de prononcer le reste, éclata enfin, tira de son sein la grande règle (probablement destinée à lui servir d'arme défensive), et sortit de sa poche un volumineux document sur papier ministre, plié en forme de grandes lettres. Il ouvrit ce paquet d'un air dramatique et le contempla avec admiration, comme s'il était ravi à l'avance de ses talents d'auteur, puis il commença à lire ce qui suit:
«Chère miss Trotwood, Messieurs…
— Que le bon Dieu le bénisse! s'écria ma tante, il s'agirait d'un recours en grâces pour crime capital, qu'il dépenserait une rame de papier pour écrire sa pétition.»
M. Micawber ne l'avait pas entendue, et continuait: