— Je suis convaincu, ma chère madame, dit M. Micawber, que c'est dans les circonstances actuelles, le pays, le seul pays où je puisse établir ma famille; quelque chose d'extraordinaire nous est réservé sur ce rivage inconnu. La distance n'est rien, à proprement parler; et bien qu'il soit convenable de réfléchir à votre généreuse proposition, je vous assure que c'est purement une affaire de forme.»
Jamais je n'oublierai comment, en un instant, il devint l'homme des espérances les plus folles, et se vit emporté déjà sur la roue de la fortune, ni comment mistress Micawber se mit à discourir à l'instant sur les moeurs du kangourou? Jamais je ne pourrai penser à cette rue de Canterbury, un jour de marché, sans me rappeler en même temps de quel air délibéré il marchait à nos côtés; il avait déjà pris les manières rudes, insouciantes et voyageuses d'un colon lointain; il fallait la voir examiner en passant les bêtes a cornes, de l'oeil exercé d'un fermier d'Australie.
CHAPITRE XXIII.
Encore un regard en arrière.
Il faut que je fasse encore ici une pause. Ô! ma femme-enfant, je revois devant moi, sereine et calme, au milieu de la foule mobile qui agite ma mémoire, une figure qui me dit, avec son innocente tendresse et sa naïve beauté: «Arrêtez-vous pour songer à moi; retournez-vous pour jeter un regard sur la petite fleur qui va tomber et se flétrir!»
Je m'arrête. Tout le reste pâlit et s'efface à mes yeux. Je me retrouve avec Dora, dans notre petite maison. Je ne sais pas depuis combien de temps elle est malade, j'ai une si longue habitude de la plaindre, que je ne compte plus le temps. Il n'est pas bien long peut-être à le détailler par mois et par jours, mais pour moi qui en souffre comme elle à tous les moments de la journée, Dieu! qu'il parait long et pénible!
On ne me dit plus: «Il faut encore quelques jours.» Je commence à craindre en secret de ne plus voir le jour où ma femme-enfant reprendra sa course au soleil avec Jip, son vieux camarade.
Chose singulière! il a vieilli presque subitement; peut-être ne trouve-t-il plus, auprès de sa maîtresse, cette gaieté qui le rendait plus jeune et plus gaillard; il se traîne lentement, il voit à peine, il n'a plus de force, et ma tante regrette le temps où il aboyait à son approche, au lieu de ramper comme il le fait à présent, jusqu'à elle, sans quitter le lit de Dora et de lécher doucement la main de son ancienne ennemie, qui est toujours au chevet du lit de ma femme.
Dora est couchée: elle nous sourit avec son charmant visage; jamais elle ne se plaint; jamais elle ne prononce un mot d'impatience. Elle dit que nous sommes tous très-bons pour elle, que son cher mari se fatigue à la soigner, que ma tante ne dort plus, qu'elle est toujours, au contraire, près d'elle, bonne, active et vigilante. Quelquefois les deux petites dames qui ressemblent à des oiseaux viennent la voir, et alors nous causons de notre jour de noces et de tout cet heureux temps.
Quel étrange repos dans toute mon existence d'alors, au dedans comme au dehors! Assis dans cette paisible petite chambre, je vois ma femme-enfant tourner vers moi ses yeux bleus: ses petits doigts s'entrelacent dans les miens. Bien des heures s'écoulent ainsi; mais, dans toutes ces heures uniformes, il y a trois épisodes qui me sont plus présents encore à l'esprit que les autres.