«Il n'est pas probable que nous nous rencontrions de longtemps, ce qui doit être un sujet de satisfaction pour tous deux, sans doute, car des rencontres comme celle-ci ne peuvent jamais être agréables. Je ne m'attends pas à ce que vous, qui vous êtes toujours révolté contre mon autorité légitime, quand je l'employais pour vous corriger et vous mener à bien, vous puissiez maintenant me témoigner quelque bonne volonté. Il y a entre nous une antipathie…

— Invétérée, lui dis-je en l'interrompant. Il sourit et me décocha le regard le plus méchant que pussent darder ses yeux noirs.

— Oui, vous étiez encore au berceau, qu'elle couvait déjà dans votre sein, dit-il: elle a assez empoisonné la vie de votre pauvre mère, vous avez raison. J'espère pourtant que vous vous conduirez mieux; j'espère que vous vous corrigerez.»

Ainsi finit notre dialogue à voix basse, dans un coin de la première pièce. Il entra après cela dans le cabinet de M. Spenlow, en disant tout haut, de sa voix la plus douce:

«Les hommes de votre profession, monsieur Spenlow, sont accoutumés aux discussions de famille, et ils savent combien elles sont toujours amères et compliquées.» Là-dessus il paya sa dispense, la reçut de M. Spenlow soigneusement pliée, et après une poignée de main et des voeux polis du procureur pour son bonheur et celui de sa future épouse, il quitta le bureau.

J'aurais peut-être eu plus de peine à garder le silence après ses derniers mots, si je n'avais pas été uniquement occupé de tâcher de persuader à Peggotty (qui n'était en colère qu'à cause de moi, la brave femme!) que nous n'étions pas en un lieu propre aux récriminations et que je la conjurais de se contenir. Elle était dans un tel état d'exaspération, que je fus enchanté d'en être quitte pour un de ses tendres embrassements. Je le devais sans doute à cette scène qui venait de réveiller en elle le souvenir de nos anciennes injures, et je soutins de mon mieux l'accolade en présence de M. Spenlow et de tous les clercs.

M. Spenlow n'avait pas l'air de savoir quel était le lien qui existait entre M. Murdstone et moi et j'en étais bien aise, car je ne pouvais supporter de le reconnaître moi-même, me souvenant comme je le faisais de l'histoire de ma pauvre mère. M. Spenlow semblait croire, s'il croyait quelque chose, qu'il s'agissait d'une différence d'opinion politique: que ma tante était à la tête du parti de l'État dans notre famille, et qu'il y avait un parti de l'opposition commandé par quelque autre personne: du moins ce fut la conclusion que je tirai de ce qu'il disait, pendant que nous attendions le compte de Peggotty que rédigeait M. Tiffey.

«Miss Trotwood, me dit-il, est très-ferme, et n'est pas disposée à céder à l'opposition, je crois. J'admire beaucoup son caractère, et je vous félicite, Copperfield, d'être du bon côté. Les querelles de famille sont fort à regretter, mais elles sont très- communes, et la grande affaire est d'être du bon côté.»

Voulant dire par là, je suppose, du côté de l'argent.

«Il fait là, à ce que je puis croire, un assez bon mariage, dit
M. Spenlow.»