— Oui, mon ami,» dit ma tante.

Traddles expliqua, et d'une mine allongée, qu'il n'avait pas pu aborder ce sujet, et que dans l'arrangement qu'il avait fait, il n'en était pas question, non plus que des lettres de créance contre M. Micawber; que nous n'avions plus aucun pouvoir sur Uriah Heep, et que s'il était à même de nous faire du tort, ou de nous jouer un mauvais tour, aux uns ou aux autres, il n'y manquerait certainement pas.

Ma tante gardait le silence; quelques larmes coulaient sur ses joues.

«Vous avez raison, dit-elle. Vous avez bien fait d'en parler.

— Pouvons-nous faire quelque chose, Copperfield ou moi? demanda doucement Traddles.

— Rien, dit ma tante. Je vous remercie mille fois. Trot, mon cher, ce n'est qu'une vaine menace. Faites rentrer M. et mistress Micawber. Et surtout ne me dites rien ni les uns ni les autres.» En même temps, elle arrangea les plis de sa robe, et se rassit, toujours droite comme à l'ordinaire, les yeux fixés sur la porte.

«Eh bien, M. et mistress Micawber, dit ma tante en les voyant entrer, nous avons discuté la question de votre émigration, je vous demande bien pardon de vous avoir laissés si longtemps seuls; voici ce que nous vous proposons.»

Puis elle expliqua ce qui avait été convenu, à l'extrême satisfaction de la famille, petits et grands, là présents. M. Micawber en particulier fut tellement enchanté de trouver une si belle occasion de pratiquer ses habitudes de transactions commerciales, en souscrivant des billets, qu'on ne put l'empêcher de courir immédiatement chez le marchand de papier timbré. Mais sa joie reçut tout à coup un rude choc; cinq minutes après, il revint escorté d'un agent du shériff, nous informer en sanglotant que tout était perdu. Comme nous étions préparés à cet événement, et que nous avions prévu la vengeance d'Uriah Heep, nous payâmes aussitôt la somme, et, cinq minutes après, M. Micawber avait repris sa place devant la table, et remplissait les blancs de ses feuilles de papier timbré avec une expression de ravissement, que nulle autre occupation ne pouvait lui donner, si ce n'est celle de faire du punch. Rien que de le voir retoucher ses billets avec un ravissement artistique, et les placer à distance pour mieux en voir l'effet, les regarder du coin de l'oeil, et inscrire sur son carnet les dates et les totaux, enfin contempler son oeuvre terminée, avec la profonde conviction que c'était de l'or en barre, il ne pouvait y avoir de spectacle plus amusant.

«Et maintenant, monsieur, si vous me permettez de vous le dire, ce que vous avez de mieux à faire, dit ma tante après l'avoir observé un moment en silence, c'est de renoncer pour toujours à cette occupation.

— Madame, répondit M. Micawber, j'ai l'intention d'inscrire ce voeu sur la page vierge de notre nouvel avenir. Mistress Micawber peut vous le dire. J'ai la confiance, ajouta-t-il, d'un ton solennel, que mon fils Wilkins n'oubliera jamais qu'il vaudrait mieux pour lui plonger son poing dans les flammes que de manier les serpents qui ont répandu leur venin dans les veines glacées de son malheureux père!» Profondément ému, et transformé en une image du désespoir, M. Micawber contemplait ces serpents invisibles avec un regard rempli d'une sombre haine (quoi qu'à vrai dire, on y retrouvât encore quelques traces de son ancien goût pour ces serpents figurés), puis il plia les feuilles et les mit dans sa poche.