— Eh! dit ma tante, c'est bien prompt. Est-ce un fait certain, monsieur Peggotty?
— Oui, madame. Le navire descendra la rivière avec la prochaine marée. Si maître Davy et ma soeur viennent à Gravesend avec nous, demain dans l'après-midi, ils nous feront leurs adieux.
— Vous pouvez en être sûr, lui dis-je.
— Jusque là, et jusqu'au moment où nous serons en mer, reprit M. Micawber en me lançant un regard d'intelligence, M. Peggotty et moi, nous surveillerons ensemble nos malles et nos effets. Emma, mon amour, dit M. Micawber en toussant avec sa majesté ordinaire, pour s'éclaircir la voix, mon ami M. Thomas Traddles a la bonté de me proposer tout bas de vouloir bien lui permettre de commander tous les ingrédients nécessaires à la composition d'une certaine boisson, qui s'associe naturellement dans nos coeurs, au rosbif de la vieille Angleterre; je veux dire… du punch. Dans d'autres circonstances, je n'oserais demander à miss Trotwood et à miss Wickfield… mais…
— Tout ce que je peux vous dire, répondit ma tante, c'est que, pour moi, je boirai à votre santé et à votre succès avec le plus grand plaisir, monsieur Micawber.
— Et moi aussi! dit Agnès, en souriant.»
M. Micawber descendit immédiatement au comptoir, et revint chargé d'une cruche fumante. Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il pelait les citrons avec son couteau poignard, qui avait, comme il convenait au couteau d'un planteur consommé, au moins un pied de long, et qu'il l'essuyait avec quelque ostentation sanguinaire, sur la manche de son habit. Mistress Micawber et les deux aînés de leurs enfants étaient munis aussi de ces formidables instruments; quant aux plus jeunes, on leur avait attaché à chacun, le long du corps, une cuiller de bois pendue à une bonne ficelle. De même aussi, pour prendre un avant-goût de la vie à bord, ou de leur existence future au milieu des forêts, M. Micawber se complut à offrir du punch à mistress Micawber et à sa fille, dans d'horribles petits pots d'étain, au lieu d'employer les verres dont il y avait une pleine tablette sur le buffet; quant à lui, il n'avait jamais été si ravi que de boire dans sa propre pinte d'étain, et de la remettre ensuite bien soigneusement dans sa poche, à la fin de la soirée.
«Nous abandonnons, dit M. Micawber, le luxe de notre ancienne patrie.» Et il semblait y renoncer avec la plus vive satisfaction. «Les citoyens des forêts ne peuvent naturellement pas s'attendre à retrouver là les raffinements de cette terre de liberté.»
Ici, un petit garçon vint dire qu'on demandait en bas M. Micawber.
«J'ai un pressentiment, dit mistress Micawber, en posant sur la table son pot d'étain, que c'est un membre de ma famille!