Je pensais à tout cela, et je me demandais si mon coeur était vraiment capable de supporter cette épreuve, si je pourrais me contenter auprès d'elle d'occuper la place qu'elle avait su se contenter d'occuper auprès de moi, quand tout à coup, j'aperçus sous mes yeux une figure qui semblait sortir tout exprès du feu que je contemplais, pour raviver mes plus anciens souvenirs.
Le petit docteur Chillip, dont les bons offices m'avaient rendu le service que l'on a vu dans le premier chapitre de ce récit, était assis à l'autre coin de la salle, lisant son journal. Il avait bien un peu souffert du progrès des ans, mais c'était un petit homme si doux, si calme, si paisible, qu'il n'y paraissait guère; je me figurai qu'il n'avait pas dû changer depuis le jour où il était établi dans notre petit salon à attendre ma naissance.
M. Chillip avait quitté Blunderstone depuis cinq ou six ans, et je ne l'avais jamais revu depuis. Il était là à lire tout tranquillement son journal, la tête penchée d'un côté et un verre de vin chaud près de lui. Il y avait dans toute sa personne quelque chose de si conciliant, qu'il avait l'air de faire ses excuses au journal de prendre la liberté de le lire.
Je m'approchai de l'endroit où il était assis en lui disant:
«Comment cela va-t-il, monsieur Chillip?»
Il parut fort troublé de cette interpellation inattendue de la part d'un étranger, et répondit lentement, selon son habitude:
«Je vous remercie, monsieur; vous êtes bien bon. Merci, monsieur; et vous, j'espère que vous allez bien?
— Vous ne vous souvenez pas de moi?
— Mais, monsieur, reprit M. Chillip en souriant de l'air le plus doux et en secouant la tête, j'ai quelque idée que j'ai vu votre figure quelque part, monsieur, mais je ne peux pas mettre la main sur votre nom, en vérité.
— Et cependant, vous m'avez connu longtemps avant que je me connusse moi-même, répondis-je.