Au jour marqué, je crois que c'était le lendemain, mais peu importe, nous nous rendîmes, Traddles et moi, à la prison où M. Creakle exerçait son autorité. C'était un immense bâtiment qui avait dû coûter fort cher à construire. Comme nous approchions de la porte, je ne pus m'empêcher de songer au tollé général qu'aurait excité dans le pays le pauvre innocent qui aurait proposé de dépenser la moitié de la somme pour construire une école industrielle en faveur des jeunes gens, ou un asile en faveur des vieillards dignes d'intérêt.
On nous fit entrer dans un bureau qui aurait pu servir de rez-de- chaussée à la tour de Babel, tant il était solidement construit. Là nous fûmes présentés à notre ancien maître de pension, au milieu d'un groupe qui se composait de deux ou trois de ces infatigables magistrats, ses collègues, et de quelques visiteurs venus à leur suite. Il me reçut comme un homme qui m'avait formé l'esprit et le coeur, et qui m'avait toujours aimé tendrement. Quand je lui présentai Traddles, M. Creakle déclara, mais avec moins d'emphase, qu'il avait également été le guide, le maître et l'ami de Traddles. Notre vénérable pédagogue avait beaucoup vieilli; mais ce n'était pas à son avantage. Son visage était toujours aussi méchant; ses yeux aussi petits et un peu plus enfoncés encore. Ses rares cheveux gras et gris, avec lesquels je me le représentais toujours, avaient presque absolument disparu, et les grosses veines qui se dessinaient sur son crâne chauve n'étaient pas faites pour le rendre plus agréable à voir.
Après avoir causé un moment avec ces messieurs, dont la conversation aurait pu faire croire qu'il n'y avait dans ce monde rien d'aussi important que le suprême bien-être des prisonniers, ni rien à faire sur la terre en dehors des grilles d'une prison, nous commençâmes notre inspection. C'était justement l'heure du dîner: nous allâmes d'abord dans la grande cuisine, où l'on préparait le dîner de chaque prisonnier (qu'on allait lui passer par sa cellule), avec la régularité et la précision d'une horloge. Je dis tout bas à Traddles que je trouvais un contraste bien frappant entre ces repas si abondants et si soignés et les dîners, je ne dis pas des pauvres, mais des soldats, des marins, des paysans, de la masse honnête et laborieuse de la nation, dont il n'y avait pas un sur cinq cents qui dînât aussi bien de moitié. J'appris que le Système exigeait une forte nourriture, et, en un mot, pour en finir avec le Système, je découvris que, sur ce point comme sur tous les autres, le Système levait tous les doutes, et tranchait toutes les difficultés. Personne ne paraissait avoir la moindre idée qu'il y eût un autre système que le Système, qui valût la peine d'en parler.
Tandis que nous traversions un magnifique corridor, je demandai à M. Creakle et à ses amis quels étaient les avantages principaux de ce tout-puissant, de cet incomparable système. J'appris que c'était l'isolement complet des prisonniers, grâce auquel un homme ne pouvait savoir quoi que ce fût de celui qui était enfermé à côté de lui, et se trouvait là réduit à un état d'âme salutaire qui l'amenait enfin à la repentance et à une contrition sincère.
Lorsque nous eûmes visité quelques individus dans leurs cellules et traversé les couloirs sur lesquels donnaient ces cellules; quand on nous eut expliqué la manière de se rendre à la chapelle, et ainsi de suite, je fus frappé de l'idée qu'il était extrêmement probable que les prisonniers en savaient plus long qu'on ne croyait sur le compte les uns des autres, et qu'ils avaient évidemment trouvé quelque bon petit moyen de correspondre ensemble. Ceci a été prouvé depuis, je crois, mais, sachant bien qu'un tel soupçon serait repoussé comme un abominable blasphème contre le Système, j'attendis, pour examiner de plus près les traces de cette pénitence tant vantée.
Mais ici, je fus encore assailli par de grands doutes. Je trouvai que la pénitence était à peu près taillée sur un patron uniforme, comme les habits et les gilets de confection qu'on voit aux étalages des tailleurs. Je trouvai qu'on faisait de grandes professions de foi, fort semblables quant au fond et même quant à la forme, ce qui me parut très-louche. Je trouvai une quantité de renards occupés à dire beaucoup de mal des raisins suspendus à des treilles inaccessibles; mais, de tous ces renards, il n'y en avait pas un seul à qui j'eusse confié une grappe à la portée de ses griffes. Surtout je trouvai que ceux qui parlaient le plus étaient ceux qui excitaient le plus d'intérêt, et que leur amour-propre, leur vanité, le besoin qu'ils avaient de faire de l'effet et de tromper les gens, tous sentiments suffisamment démontrés par leurs antécédents, les portaient à faire de longues professions de foi dans lesquelles ils se complaisaient fort.
Cependant j'entendis si souvent parler, durant le cours de notre visite, d'un certain numéro Vingt-sept qui était en odeur de sainteté, que je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que j'eusse vu Vingt-sept. Vingt-huit faisait le pendant, c'était aussi, me dit-on, un astre fort éclatant, mais, par malheur pour lui, son mérite était légèrement éclipsé par le lustre extraordinaire de Vingt-sept. À force d'entendre parler de Vingt- sept, des pieuses exhortations qu'il adressait à tous ceux qui l'entouraient, des belles lettres qu'il écrivait constamment à sa mère, qu'il s'inquiétait de voir dans la mauvaise voie, je devins très-impatient de me trouver en face de ce phénomène.
J'eus à maîtriser quelque temps mon impatience, parce qu'on réservait Vingt-sept pour le bouquet. À la fin, pourtant, nous arrivâmes à la porte de sa cellule, et, là, M. Creakle, appliquant son oeil à un petit trou dans le mur, nous apprit avec la plus vive admiration, qu'il était en train de lire un livre de cantiques.
Immédiatement il se précipita tant de têtes à la fois pour voir numéro Vingt-sept lire son livre de cantiques, que le petit trou se trouva bloqué en moins de rien par une profondeur de six ou sept têtes. Pour remédier à cet inconvénient, et pour nous donner l'occasion de causer avec Vingt-sept dans toute sa pureté, M. Creakle donna l'ordre d'ouvrir la porte de la cellule et d'inviter Vingt-sept à venir dans le corridor. On exécuta ses instructions, et quel ne fut pas l'étonnement de Traddles et le mien! Cet illustre converti, ce fameux numéro Vingt-sept, c'était Uriah Heep!
Il nous reconnut immédiatement et nous dit, en sortant de sa cellule avec ses contorsions d'autrefois: