— Oui, madame, répondit-il, je l'ai promis à Émilie avant de partir. Voyez-vous, je ne rajeunis pas à mesure que je prends des années, et si je n'étais pas venu ce coup-ci, il est probable que je ne l'aurais jamais fait. Mais j'avais trop grande envie de vous voir, maître Davy et vous, dans votre heureux ménage, avant de devenir trop vieux.»
Il nous regardait comme s'il ne pouvait pas rassasier ses yeux. Agnès écarta gaiement les longues mèches de ses cheveux gris sur son front, pour qu'il pût nous voir mieux à son aise.
«Et maintenant, racontez-nous, lui dis-je, tout ce qui vous est arrivé.
— Ça ne sera pas long, maître Davy. Nous n'avons pas fait fortune, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons bien travaillé pour y arriver: nous avons mené d'abord une vie un peu dure, mais nous avons prospéré tout de même. Nous avons fait de l'élève de moutons, nous avons fait de la culture, nous avons fait un peu de tout, et nous avons, ma foi! fini par être aussi bien que nous pouvions espérer de l'être. Dieu nous a toujours protégés, dit-il en inclinant respectueusement la tête, et nous n'avons fait que réussir: c'est-à-dire, à la longue, pas du premier coup: si ce n'était hier, c'était aujourd'hui; si ce n'était pas aujourd'hui, c'était demain.
— Et Émilie? dîmes-nous à la fois, Agnès et moi.
— Émilie, madame, n'a jamais, depuis notre départ, fait sa prière du soir en allant se coucher, là-bas, dans les bois où nous étions établis, de l'autre côté du soleil, sans que je l'aie entendue murmurer votre nom. Quand vous l'avez eu quittée et que nous avons eu perdu de vue maître Davy, ce fameux soir qui nous a vus partir, elle a été d'abord très-abattue, et je suis sûr et certain que, si elle avait su alors ce que maître Davy avait eu la prudence et la bonté de nous cacher, elle n'aurait pas pu résister à ce coup-là. Mais il y avait à bord des pauvres gens qui étaient malades, et elle s'est occupée à les soigner; il y avait des enfants, et elle les a soignés aussi: ça l'a distraite; en faisant du bien autour d'elle, elle s'en est fait à elle-même.
— Quand est-ce qu'elle a appris le malheur? lui demandai-je.
— Je le lui ai caché, après que je l'ai su moi-même, dit M. Peggotty. Nous vivions dans un lieu solitaire, mais au milieu des plus beaux arbres et des roses qui montaient jusque sur notre toit. Un jour, tandis que je travaillais aux champs, il est venu un voyageur anglais de notre Norfolk ou de notre Suffolk (je ne sais plus trop lequel des deux); et comme de raison, nous l'avons fait entrer, pour lui donner à boire et à manger; nous l'avons reçu de notre mieux. C'est ce que nous faisons tous dans la colonie. Il avait sur lui un vieux journal, où se trouvait le récit de la tempête. C'est comme ça qu'elle l'a appris. Quand je suis rentré le soir, j'ai vu qu'elle le savait.»
Il baissa la voix à ces mots, et sa figure reprit cette expression de gravité que je ne lui avais que trop connue.
«Cela l'a-t-il beaucoup changée?