— Miss Spenlow, je vous prie, repartit son père avec majesté…

— A été entraînée par moi, continuai-je, sans répéter après M. Spenlow ce nom froid et cérémonieux, à me promettre de vous cacher notre affection, et je le regrette amèrement.

— Vous avez eu le plus grand tort, monsieur, me dit M. Spenlow, en se promenant de long en large sur le tapis et en gesticulant avec tout son corps, au lieu de remuer seulement la tête, à cause de la raideur combinée de sa cravate et de son épine dorsale. Vous avez commis une action frauduleuse et immorale, monsieur Copperfield. Quand je reçois chez moi un gentleman, qu'il ait dix- neuf, ou vingt neuf, ou quatre-vingt-dix ans, je le reçois avec pleine confiance. S'il abuse de ma confiance, il commet une action malhonnête, monsieur Copperfield!

— Je ne le vois que trop maintenant, monsieur, vous pouvez en être sûr, repris-je, mais je ne le croyais pas auparavant. En vérité, monsieur Spenlow, dans toute la sincérité de mon coeur, je ne le croyais pas auparavant, j'aime tellement miss Spenlow…

— Allons donc! quelle sottise! dit M. Spenlow en rougissant. Ne venez pas me dire en face que vous aimez ma fille, monsieur Copperfield!

— Mais, monsieur, comment pourrais-je défendre ma conduite si cela n'était pas? répondis-je du ton le plus humble.

— Et comment pouvez-vous défendre votre conduite, si cela est, monsieur? dit M. Spenlow en s'arrêtant tout court sur le tapis. Avez-vous réfléchi à votre âge et à l'âge de ma fille, monsieur Copperfield? Savez-vous ce que vous avez fait en venant détruire la confiance qui devait exister entre ma fille et moi? Avez-vous songé au rang que ma fille occupe dans le monde, aux projets que j'ai pu former pour son avenir, aux intentions que je puis exprimer en sa faveur dans mon testament? Avez-vous songé à tout cela, monsieur Copperfield?

— Bien peu, monsieur, j'en ai peur, répondis-je d'un ton humble et triste, mais je vous prie de croire que je n'ai point méconnu ma propre position dans le monde. Quand je vous en ai parlé, nous étions déjà engagés l'un à l'autre.

— Je vous prie de ne pas prononcer ce mot devant moi, monsieur Copperfield!» et, au milieu de mon désespoir, je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il ressemblait tout à fait à Polichinelle par la manière dont il frappait tour à tour ses mains l'une contre l'autre avec la plus grande énergie.

L'immobile miss Murdstone fit entendre un rire sec et dédaigneux.