«Lundi. — Ma chère Dora est toujours très-abattue. — Violent mal de tête. — J'appelle son attention sur la beauté du poil de Jip. D. caresse J. — Associations d'idées qui ouvrent les écluses de la douleur. — Torrent de larmes. (Les larmes ne sont-elles pas la rosée du coeur? J. M.)
«Mardi. — Dora faible et agitée. — Belle dans sa pâleur. (Même remarque à faire pour la lune. J. M.) D. J. M. et J. sortent en voiture. J. met le nez hors de la portière, il aboie violemment contre un balayeur. — Un léger sourire paraît sur les lèvres de D. — (Voilà bien les faibles anneaux dont se compose la chaîne de la vie! J. M.)
«Mercredi. — D. gaie en comparaison des jours précédents. — Je lui ai chanté une mélodie touchante, Les cloches du soir, qui ne l'ont point calmée, bien au contraire. — D. émue au dernier point. — Je l'ai trouvée plus tard qui pleurait dans sa chambre; je lui ai cité des vers où je la comparais à une jeune gazelle. — Résultat médiocre. — Fait allusion à l'image de la patience sur un tombeau. (Question. Pourquoi sur un tombeau? J. M.)
«Jeudi. — D. mieux certainement. — Meilleure nuit. — Légère teinte rosée sur les joues. — Je me suis décidée à prononcer le nom de D. C. — Ce nom est encore insinué avec précaution, pendant la promenade. — D. immédiatement bouleversée. «Oh! chère, chère Julia! Oh! j'ai été un enfant désobéissant!» — Je l'apaise par mes caresses. — Je fais un tableau idéal de D. C. aux portes du tombeau. — D. de nouveau bouleversée. «Oh! que faire? que faire? Emmenez-moi quelque part!» — Grande alarme! — Évanouissement de D. — Verre d'eau apporté d'un café. (Ressemblance poétique. Une enseigne bigarrée sur la porte du café. La vie humaine aussi est bigarrée. Hélas! J. M.)
«Vendredi. — Jour plein d'événements. — Un homme se présente à la cuisine, porteur d'un sac bleu: il demande les brodequins qu'une dame a laissés pour qu'on les raccommode. La cuisinière répond qu'elle n'a pas reçu d'ordres. L'homme insiste. La cuisinière se retire pour demander ce qu'il en est; elle laisse l'homme seul avec Jip. Au retour de la cuisinière, l'homme insiste encore, puis il se retire. J. a disparu; D. est au désespoir. On fait avertir la police. L'homme a un gros nez, et les jambes en cerceau, comme les arches d'un pont. On cherche dans toutes les directions. Pas de J. — D. pleure amèrement; elle est inconsolable. — Nouvelle allusion à une jeune gazelle, à propos, mais sans effet. — Vers le soir, un jeune garçon inconnu se présente. On le fait entrer au salon. Il a un gros nez, mais pas les jambes en cerceau. Il demande une guinée, pour un chien qu'il a trouvé. Il refuse de s'expliquer plus clairement. D. lui donne la guinée; il emmène la cuisinière dans une petite maison, où elle trouva J. attaché au pied de la table. — Joie de D. qui danse tout autour de J. pendant qu'il mange son souper. — Enhardie par cet heureux changement, je parle de D. C. quand nous sommes au premier étage. D. se remet à sangloter. «Oh, non, non. C'est si mal de penser à autre chose qu'à mon papa!» Elle embrasse J. et s'endort en pleurant. (D. C. ne doit-il pas se confier aux vastes ailes du temps? J. M.)»
Miss Mills et son journal étaient alors ma seule consolation. Je n'avais d'autre ressource dans mon chagrin, que de la voir, elle qui venait de quitter Dora, de retrouver la lettre initiale du nom de Dora, à chaque ligne de ces pages pleines de sympathies, et d'augmenter encore par là ma douleur. Il me semblait que jusqu'alors j'avais vécu dans un château de cartes qui venait de s'écrouler, nous laissant miss Mills et moi au milieu des ruines! Il me semblait qu'un affreux magicien avait entouré la divinité de mon coeur d'un cercle magique, que les ailes du temps, ces ailes qui transportent si loin tant de créatures humaines, pourraient seules m'aider à franchir.
CHAPITRE IX.
Wickfield-et-Heep.
Ma tante commençant, je suppose, à s'inquiéter sérieusement de mon abattement prolongé, imagina de m'envoyer à Douvres, sous prétexte de voir si tout se passait bien dans son cottage qu'elle avait loué, et dans le but de renouveler le bail avec le locataire actuel. Jeannette était entrée au service de mistress Strong, où je la voyais tous les jours. Elle avait été indécise en quittant Douvres, si elle confirmerait ou renierait une bonne fois ce renoncement dédaigneux au sexe masculin, qui faisait le fond de son éducation. Il s'agissait pour elle d'épouser un pilote. Mais, ma foi! elle ne voulut pas s'y risquer, moins, pour l'honneur du principe en lui-même, je suppose, que parce que le pilote n'était pas de son goût.
Bien qu'il m'en coûtât de quitter miss Mills, j'entrai assez volontiers dans les intentions de ma tante; cela me permettait de passer quelques heures paisibles auprès d'Agnès. Je consultai le bon docteur pour savoir si je pouvais faire une absence de trois jours; il me conseilla de la prolonger un peu, mais j'avais le coeur trop à l'ouvrage pour prendre un si long congé. Enfin je me décidai à partir.