«Ah! reprit le vieux paysan, j'ai été à Londres plus d'une fois. J'y ai été souvent avec ma charrette. Voilà près de trente-deux ans que j'y ai été pour la dernière fois, et j'ai entendu dire qu'il y avait de grands changements. Ce n'est pas étonnant; je suis bien changé moi-même depuis ce temps. Trente-deux ans, c'est beaucoup; et quatre-vingt-quatre ans, c'est un grand âge, quoique j'en aie connu un qui a bien vécu près de cent ans, et qui n'était pas aussi fort que moi… Oh! non! loin de là… Asseyez-vous dans le fauteuil, ajouta le vieux paysan en frappant son bâton sur le pavé de briques le plus vigoureusement qu'il put. Prenez-moi une pincée de ce tabac; j'en use peu, car il est cher, mais je trouve que ça me réveille de temps en temps. Vous, vous n'êtes qu'un enfant auprès de moi: mais j'avais un fils qui serait maintenant environ de votre âge s'il eût vécu. Il s'enrôla comme soldat. Il revint cependant à la maison, mais il n'avait plus qu'une jambe. Il disait toujours qu'il voulait être enterré près du cadran solaire sur lequel il avait l'habitude de grimper quand il était tout petit… C'est ce qu'on a fait, mon pauvre fils! ses désirs ont été remplis. Vous pouvez voir d'ici la place où il repose… Nous y avons toujours depuis entretenu du gazon frais.»
Il secoua la tête, et, regardant sa fille avec des yeux humides.
«N'ayez pas peur, lui dit-il, je ne parlerai plus de cela.» Car il ne voulait affliger personne; et si ses paroles avaient fait de la peine à quelqu'un, il en demandait pardon, après tout.
Le lait arriva, et Nelly, ouvrant son petit panier, y choisit les meilleurs morceaux de pain pour son grand-père. Ils firent ainsi un bon repas. Les meubles qui garnissaient la chambre étaient naturellement très-simples: quelques chaises grossières et une table; un buffet placé dans un coin, avec sa garniture de faïence et de terre jaune; un plateau à thé de couleurs éclatantes, représentant une dame en robe rouge, avec une ombrelle bleue; sur les murs, et au-dessus de la cheminée, un petit nombre de cadres offrant des sujets coloriés, tirés de l'écriture sainte; une étroite armoire à habits, une horloge marchant huit jours, quelques casseroles bien luisantes, et un chaudron, voilà tout le mobilier. Mais tout y était propre et en bon état; et Nelly, en regardant autour d'elle, trouvait un air de tranquillité, d'aisance et de satisfaction, auquel depuis longtemps elle n'était plus accoutumée.
«Combien y a-t-il d'ici à la ville ou au village le plus prochain? demanda-t-elle au mari de la paysanne.
— Il y a bien cinq bons milles de distance. Mais je pense que vous ne voulez pas y arriver ce soir?
— Si, si, Nell!… dit vivement le vieillard en faisant des signes à l'enfant. Plus loin, plus loin! Quand nous devrions marcher jusqu'à minuit!…
— Il y a tout près d'ici, mon brave homme, reprit le paysan une bonne grange… ou bien encore il y a, j'en suis sûr, de quoi vous loger à l'auberge de la Charrue et de la Herse. Excusez-moi, nais vous me semblez un peu fatigués, et à moins que vous n'ayez besoin de partir…
— Oui, oui, dit brusquement le vieillard, nous sommes pressés.
Plus loin, ma chère Nell, je t'en prie, allons plus loin.
— C'est cela, partons! dit l'enfant, se soumettant à ce voeu impatient… Nous vous remercions bien, mais nous ne saurions nous arrêter sitôt. Grand-papa, je suis prête.»