Ce n'était rien moins que quatre chiens fort laids, qui venaient l'un après l'autre, conduits par un vieux chien poussif dont la physionomie était particulièrement lugubre: celui-ci, s'arrêtant lorsque le dernier de la bande eut atteint la porte, se leva sur ses pattes de derrière et regarda attentivement ses compagnons qui aussitôt se dressèrent comme lui sur leurs pattes, formant une file grave et mélancolique. Ils offraient encore cette circonstance remarquable, que chacun d'eux portait une sorte de petit vêtement de couleurs voyantes parsemé de paillettes ternies; l'un d'eux avait sur la tête une toque attachée soigneusement sous le menton, qui lui était tombée sur le nez et lui cachait complètement un oeil; joignez à cela que les vêtements bariolés étaient trempés et tachés par la pluie, comme ceux qui les portaient étaient éclaboussés et sales, et vous pourrez vous faire une idée de la tournure bizarre des nouveaux hôtes de l'auberge des Jolly-Sandboys.
Ni Short cependant, ni le maître de la maison, ni Thomas Codlin ne parurent éprouver la moindre surprise; ils se bornèrent à dire que c'étaient les chiens de Jerry, et que Jerry ne pouvait être loin. Tandis que les chiens gardaient patiemment leur posture, les yeux clignotants la gueule ouverte, et le regard fixé sur la chaudière bouillante, Jerry parut en personne, et alors tous les chiens se laissèrent à la fois retomber sur leurs pattes et se mirent à marcher dans la chambre comme des chiens naturels. Cette posture, il faut l'avouer, ne rehaussa pas beaucoup leur tournure, car la queue véritable de ces quadrupèdes et la queue artificielle de leurs habits, fort agréables d'ailleurs chacune dans leur genre, s'accordaient médiocrement.
Jerry, le directeur des chiens dansants, était un homme de haute taille, avec des favoris noirs et un costume de velours. Il paraissait bien connu de l'aubergiste et de ses hôtes, et il les aborda avec une grande cordialité. Il se débarrassa d'un orgue de Barbarie qu'il posa sur un siège, et, gardant à la main une petite cravache destinée à imposer respect à sa troupe de comédiens, il s'approcha du feu pour se sécher et se mêla à la conversation.
«Est-ce que vos acteurs ont l'habitude de voyager tout costumés? demanda Short en montrant les habits des chiens. Vous n'en seriez pas quitte à bon marché.
— Non, répondit Jerry; ce n'est pas notre habitude. Mais aujourd'hui nous avons joué un peu en route; et comme nous nous rendons aux courses avec une garde-robe toute neuve en réserve, je n'ai pas cru nécessaire de m'arrêter pour les déshabiller. À bas, Pedro!»
Cette injonction s'adressait au chien coiffé d'une toque. Celui- ci, en sa qualité de recrue nouvellement admise dans la troupe et peu au courant de ses devoirs, attachait avec anxiété sur son maître celui de ses yeux qui n'était pas couvert, et sans cesse il se dressait sur ses pattes de derrière, quand cela n'était nullement nécessaire, pour retomber presque aussitôt en avant.
«J'ai là un petit animal, dit Jerry en plongeant la main dans la vaste profondeur de sa poche et y cherchant dans un coin comme s'il voulait en retirer une orange ou une pomme, un petit animal qui, je crois, ne vous est pas inconnu, mon cher Short.
— Ah! s'écria Short, voyons ça!
— Le voici, dit Jerry tirant de sa poche un petit basset, c'était jadis, je crois, le Toby de votre Polichinelle; n'est-il pas vrai?»
Dans certaines versions du grand drame de Polichinelle, il y a, par une innovation moderne, un petit chien qu'on suppose appartenir à ce personnage, et dont le nom est toujours Toby. Ce Toby a été dérobé dans sa jeunesse à un autre gentleman et vendu en fraude à notre héros, trop candide pour soupçonner chez autrui une supercherie dont il se sent incapable lui-même. Mais Toby, conservant un attachement inébranlable à son ancien maître et repoussant les avances de tout nouveau patron, non seulement refuse de fumer une pipe sur l'ordre que lui en donne Polichinelle, mais, pour mieux prouver sa fidélité, il saisit Polichinelle par le nez qu'il étreint avec violence, tandis que les spectateurs admirent cette marque d'affection canine. Le petit basset en question avait eu à remplir ce rôle, et si l'on avait pu en douter, sa conduite en eût bientôt fourni la preuve: car, à la vue de Short, il témoigna de la manière la plus énergique qu'il le reconnaissait; et, de plus, apercevant la boîte plate, il aboya si furieusement contre le nez de carton qu'il ne doutait pas qu'on y eût renfermé, que son maître fut obligé de le ressaisir et de le replonger dans sa poche, au grand soulagement de la compagnie tout entière.