Le vieux monsieur le reçut très-cordialement; il en fut de même de la vieille dame: la bonne opinion qu'elle avait déjà conçue de lui se fortifia encore lorsqu'elle vit avec quel soin il frottait ses bottes sur le paillasson pour bien ratisser les semelles. On l'introduisit dans le parloir où il passa l'inspection dans son nouveau costume; après avoir subi à plusieurs reprises cet examen d'une manière que sa bonne tenue rendit tout à fait satisfaisante, il fut conduit à l'écurie, où le poney lui fit un accueil des plus gracieux; de là, dans la petite chambre très-propre et très- commode qu'il avait déjà remarquée; de là, dans le jardin, où le vieux gentleman lui dit qu'il aurait de la besogne, énumérant en outre tous les avantages qu'il retirerait de sa position si l'on trouvait qu'il s'en montrât digne. À toutes ces marques de bienveillance, Kit répondit par mille protestations de reconnaissance, et il souleva si souvent son chapeau, que le bord en souffrit considérablement. Quand le vieux gentleman eut épuisé le chapitre des recommandations et des promesses, et Kit celui des remercîments et des protestations, notre garçon fut conduit de nouveau vers Mme Garland qui, appelant sa petite servante nommée Barbe, lui recommanda de mener Kit à la cuisine et de lui donner à manger et à boire pour le reposer de sa course.
Cette cuisine, jamais Kit n'en avait vu de semblable, si ce n'est dans quelque image: tout y était aussi propre, aussi luisant, aussi bien rangé que Barbe elle-même. Kit s'y assit à une table aussi blanche qu'une nappe; Barbe lui servit de la viande froide et de la petite bière; mais Kit était bien embarrassé. Il fallait voir avec quelle maladresse il maniait sa fourchette et son couteau, en pensant qu'il y avait là une demoiselle Barbe, une inconnue, qui le regardait et l'observait.
Il n'y a pas lieu cependant de croire que Barbe fût bien terrible; car cette enfant, qui avait jusque-là mené la vie la plus tranquille, était toute rouge, tout embarrassée, et paraissait ne savoir que dire ou faire, absolument comme Kit. Après être resté assis, un bout de temps, attentif au tic tac de l'horloge de bois, il hasarda un regard curieux sur le buffet. Là, parmi les assiettes et les plats, se trouvaient la petite boîte à ouvrage de Barbe, avec un couvercle à coulisses pour y serrer des pelotes de coton, le livre de prières de Barbe, le livre de psaumes de Barbe, la bible de Barbe. Près de la fenêtre était suspendu au jour le petit miroir de Barbe, et le chapeau de Barbe était accroché à un clou derrière la porte. Ces signes muets, ces témoignages de la présence de Barbe, amenèrent naturellement Kit à regarder Barbe elle-même qui était là sur sa chaise, aussi muette que sa bible, son miroir et son chapeau. Elle écossait des pois dans un plat: et juste au moment où il contemplait ses cils et se demandait, dans la simplicité de son coeur, de quelle couleur étaient les yeux de la jeune fille, il arriva par malheur que Barbe leva un peu la tête pour le regarder. Aussitôt les deux paires d'yeux se baissèrent bien vite, ceux de Kit sur son assiette, ceux de Barbe sur ses cosses de pois, chacun d'eux extrêmement confus d'avoir été surpris par l'autre.
CHAPITRE XXIII.
En quittant le Désert pour retourner à son logis, — le Désert était le nom très-convenable, du reste, donné à la retraite favorite de Quilp, — M. Richard Swiveller décrivait en zigzag la sinueuse spirale d'un tire-bouchon; il s'arrêtait tout à coup et regardait devant lui; puis tout à coup il s'élançait, faisait quelques pas, et ensuite s'arrêtait de nouveau et branlait la tête. Tout cela, par saccade involontaire, et sans se rendre compte de ses mouvements. Or, tandis qu'il retournait chez lui, au milieu de toutes ces évolutions que les mauvaises langues considèrent comme un symbole d'enivrement et non comme cet état de profonde sagesse et de réflexion où le personnage est censé se connaître et se posséder, M. Richard Swiveller commença à penser qu'il avait pu mal placer sa confiance, et que le nain n'était pas précisément la personne à qui il convint de communiquer un secret si délicat et si important. Plongé par ces idées pénibles dans une situation que les mauvaises langues appelleraient l'état stupide ou l'hébétement de l'ivresse, il lança son chapeau à terre et se mit à gémir, criant très-haut qu'il était un malheureux orphelin, et que s'il n'eût pas été un malheureux orphelin, les choses n'eussent point tourné ainsi.
«Privé de mes parents dès mon bas âge, disait Richard se lamentant sur sa disgrâce, rebuté dans le monde durant mes plus tendres années, et livré à la merci d'un nain trompeur, qui pourrait s'étonner de ma faiblesse?… Vous avez devant les yeux un malheureux orphelin. Oui, continua M. Swiveller, élevant sa voix sur un ton criard, et promenant autour de lui un regard somnolent, vous voyez ici un malheureux orphelin!…
— Alors, dit quelqu'un derrière lui, permettez-moi de vous servir de père.»
M. Swiveller oscilla à droite et à gauche, et s'efforçant de conserver son équilibre et de voir à travers une sorte de vapeur ténébreuse qui semblait l'envelopper, il aperçut enfin deux yeux dont l'éclat perçait l'obscurité du nuage, et bientôt il reconnut que ces yeux étaient voisins d'un nez et d'une bouche. Portant son regard vers l'endroit où, eu égard à une face humaine, on est habitué à trouver des jambes, il remarqua qu'un corps était attaché à cette face; et enfin un examen plus approfondi lui fit découvrir que l'individu était M. Quilp, qui sans doute ne l'avait pas quitté depuis leur sortie du cabaret, quoiqu'il eût une idée vague de l'avoir laissé derrière lui, à une distance d'un ou deux milles.
«Monsieur, dit solennellement Dick, vous avez trompé un orphelin.
— Moi!… répliqua Quilp. Je suis un second père pour vous.