M. Quilp fut enchanté de les voir, ou fit semblant de l'être, et il se montra même terriblement poli envers Mme Quilp et Mme Jiniwin. Pourtant il ne manqua point de lancer un regard scrutateur sur sa femme pour observer l'effet que produirait en elle la visite du jeune Trent.

Mme Quilp n'éprouva pas plus d'émotion que n'en ressentît sa mère, en reconnaissant Frédéric Trent; mais comme le regard de son mari la remplissait d'embarras et de confusion, et qu'elle ne savait ni ce qu'il fallait faire ni ce que M. Quilp exigeait d'elle, le nain ne manqua point d'assigner à son embarras la cause qu'il avait dans l'esprit; et tout en riant sous cape pour s'applaudir de sa pénétration, il était secrètement exaspéré par la jalousie.

Cependant il n'en laissa rien percer. Au contraire, il fut tout sucre et tout miel, et présida avec l'empressement le plus cordial à la distribution du rhum.

«Voyons, dit Quilp, savez-vous qu'il doit bien y avoir près de deux ans que nous nous connaissons?

— Près de trois, je pense, dit Trent.

— Près de trois! s'écria Quilp. Comme le temps passe! Est-ce qu'il vous semble qu'il y ait si longtemps que cela, madame Quilp?

— Oui, Quilp, répondit la jeune femme avec une exactitude de mémoire malheureuse, je crois qu'il y a trois ans accomplis.

— En vérité, madame!… pensa Quilp, on voit que le temps vous a paru long: vous avez bien compté! très-bien, madame!»

Et il ajouta, s'adressant à Frédéric:

«Il me semble que c'est hier que vous êtes parti pour Demerari sur le Mary-Anne… pas plus tard qu'hier, je vous jure. Eh bien! moi, j'aime cela, qu'un jeune homme s'amuse un peu Moi-même j'ai fait mes farces comme un autre.»