Ils lui renouvelèrent plusieurs fois leurs adieux et partirent enfin, marchant d'un pas lent et se retournant souvent jusqu'à ce qu'ils ne pussent plus l'apercevoir. Ils avaient fini par laisser loin derrière eux le village et n'en voir même plus la fumée à travers les arbres. Alors ils pressèrent le pas; leur dessein était de gagner la grande route et de la suivre à la grâce de Dieu.
Mais les grandes routes mènent bien loin. À l'exception de deux ou trois petits groupes de chaumières qu'ils dépassèrent sans s'arrêter et d'un cabaret isolé situé au bord du chemin où ils se procurèrent du pain et du fromage, cette grande route ne les avait encore menés à rien… L'après-midi s'avançait, et toujours s'allongeait cette même route triste, ennuyeuse et tortueuse qu'ils avaient suivie durant toute la journée. Cependant, comme ils n'avaient pas d'autre ressource que d'aller en avant, ils continuèrent à marcher, bien que plus lentement à cause de leur fatigue excessive.
L'après-midi était devenue une belle soirée lorsqu'ils arrivèrent à un endroit où la route formait un grand détour à travers une lande. Sur les limites de cette lande et près d'une haie qui la séparait des champs cultivés, était une caravane au repos; nos voyageurs, qui n'avaient pu la voir à raison de la position qu'elle occupait, l'abordèrent si soudainement qu'ils n'eussent pu l'éviter quand ils auraient voulu le faire.
Ce n'était pas un de ces chariots délabrés, sales, poudreux, comme on en voit tant de ce genre, mais une petite maison posée sur des roues avec des rideaux blancs en basin décorant les croisées et des jalousies peintes en vert encadrées dans des panneaux d'un rouge vif, heureux contraste de couleurs qui donnait à l'ensemble un aspect éclatant. Ce n'était pas non plus une pauvre caravane traînée par un âne seulement ou par une rosse étriquée, car deux chevaux en bon état avaient été dételés et paissaient l'herbe fraîche. Ce n'était pas non plus une caravane de bohémiens, car devant la porte ouverte, ornée d'un marteau de cuivre bien luisant, était assise une grosse dame de bonne mine, coiffée d'un grand chapeau à larges noeuds de rubans. Il était facile de reconnaître que la caravane n'était pas non plus dépourvue du confortable, d'après les occupations de la dame qui se donnait la jouissance de prendre son thé. Tout l'attirail nécessaire pour ce petit repas, y compris une bouteille d'un caractère suspect et une tranche de jambon froid, était posé sur un tambour couvert d'une serviette blanche: c'est là qu'était assise, comme à la meilleure table du monde, la dame errante, à prendre son thé et à regarder le paysage.
Il arriva en ce moment que la maîtresse de la caravane ayant porté sa tasse à ses lèvres, laquelle tasse était de taille à servir pour le déjeuner, comme si tout devait être copieux et solide à l'avenant; les yeux fixés sur le ciel, tout en savourant l'arôme de son thé, relevé peut-être d'un doigt de la liqueur contenue dans la bouteille suspecte (mais ceci est une simple supposition et n'a pas trait à notre histoire); il arriva que, tout entière à cette agréable occupation, elle n'aperçut pas d'abord les voyageurs qui s'approchaient d'elle. Ce ne fut donc qu'après avoir posé sa tasse et englouti à grand'peine sa ration abondante, qu'elle vit un vieillard et une jeune fille s'avancer lentement et la contempler d'un air d'admiration modeste mais affamée.
«Hé! cria la maîtresse de la caravane, secouant les miettes tombées sur ses genoux et les avalant avant d'essuyer sa bouche; oui, c'est bien elle! Mon enfant, qui est-ce qui a gagné le prix de la course générale?
— Gagné quoi, madame? demanda Nelly.
— Le prix de la course générale, mon enfant; le prix qui devait être disputé le second jour.
— Le second jour, madame?
— Oui, le second jour, le second jour! répéta la dame d'un air d'impatience. Vous pouvez bien me dire qui a gagné le prix quand je vous adresse poliment cette question.