— Si je me suis un peu dépêché cette fois-ci, répondit Georges faisant une sage réserve pour la première occasion favorable je me rattraperai une autre fois, voilà tout.
— Nous ne sommes pas trop chargés, Georges, n'est-ce pas?
— Voilà toujours comme parlent les dames, répondit l'homme en tournant la tête de dépit, comme s'il appelait la nature elle-même en témoignage contre une proposition aussi monstrueuse. Si vous voyez une femme conduire, soyez sûr qu'elle ne laissera jamais son fouet tranquille; jamais les chevaux n'iront assez vite pour elle. Si les chevaux ont bien leur charge, vous ne persuaderez jamais à une femme qu'ils ne peuvent pas encore porter quelque chose de plus. Pourquoi donc me demandez-vous cela?
— Si nous prenions avec nous ces deux voyageurs, cela ferait-il une grande surcharge pour les chevaux? dit la maîtresse sans répondre à la tirade philosophique de Georges et en montrant Nelly et le vieillard, qui se disposaient tristement à reprendre leur marche.
— Dame, ce serait toujours une surcharge tout de même, dit
Georges mal satisfait.
— Cela ferait-il une grande surcharge? répéta la maîtresse Ils ne doivent pas être bien lourds.
— Leur poids à tous deux, madame, dit Georges, les mesurant du regard comme un homme qui calcule en lui-même, à une demi-once près, leur poids vaudrait à peu de chose près celui d'Olivier Cromwell.»
Nelly fut très-surprise de ce que cet homme pouvait si exactement calculer le poids d'un personnage qui, d'après ce qu'elle avait lu dans les livres, avait vécu à une époque si éloignée; mais elle ne tarda pas à oublier ce sujet, toute joyeuse d'apprendre que son grand-père cheminerait avec elle dans la caravane; elle en remercia la dame de tout son coeur. Elle l'aida vivement à ranger les tasses et tout ce qui avait servi à leur repas; car tout cela était encore sur l'herbe. Pendant ce temps, on avait attelé les chevaux. Nelly et son grand-père, ravis de cette bonne aubaine, montèrent dans la voiture. Leur protectrice ferma la porte et s'assit près de son tambour à une fenêtre ouverte; Georges releva le marchepied et s'installa sur son siège. La caravane partit avec un grand bruit de ressorts, de grincements de roues et d'essieux; et le brillant marteau de cuivre, que personne n'avait peut-être jamais soulevé pour frapper à la porte, se dédommageait à chaque cahot en se donnant le plaisir de se frapper lui-même tout le long de la route.
CHAPITRE XXVII.
Quand on eut fait assez lentement un peu de chemin, Nelly se hasarda à jeter un regard sur l'intérieur de la caravane et à l'examiner plus attentivement. Le premier compartiment, celui où la propriétaire s'était installée, était garni d'un tapis et divisé en cloisons de façon à offrir pour le sommeil une place disposée comme une case dans un vaisseau. Cette espèce de chambre à coucher était protégée, de même que les petites croisées, par de beaux rideaux blancs et paraissait assez confortable, bien que, pour s'y installer, la dame fût obligée sans doute de se livrer à un exercice gymnastique qui était un impénétrable mystère. L'autre compartiment servait de cuisine, et il était garni d'un fourneau dont le tuyau passait à travers le toit. Il contenait aussi un cabinet ou office, plusieurs caisses, une grande cruche d'eau, quelques ustensiles de cuisine et de la vaisselle de faïence. La plupart de ces objets étaient suspendus aux parois qui, dans la partie de la voiture consacrée à la maîtresse, avaient reçu des ornements plus gais et plus splendides, tels qu'un triangle et deux tambourins bien frottés par les pouces.