«Si vous êtes réellement disposé à travailler, on trouverait aisément à vous employer à épousseter les figures, à recevoir les contre-marques, et ainsi de suite. Ce que je demande à votre petite-fille, c'est de montrer les figures au public; elle ne tardera pas à les connaître. Elle a des manières qui ne seront pas désagréables, bien qu'elle ait le désavantage de venir après moi; car j'ai toujours conduit moi-même les visiteurs, et je continuerais de le faire si mes faiblesses d'estomac ne m'obligeaient à prendre un peu de repos qui m'est absolument nécessaire. Ce n'est pas là une proposition ordinaire, soyez-en persuadé, ajouta la dame, prenant le ton élevé et le geste dont elle se servait habituellement vis-à-vis du public; il s'agit des figures de cire de Jarley, n'oubliez pas cela. La besogne est d'ailleurs très-facile et même agréable; la compagnie choisie; l'exposition a lieu dans des salons de réunion, dans les hôtels de ville, de grandes salles d'auberge ou des galeries d'enchère. Chez Mme Jarley, rien qui ressemble à votre vie de vagabondage, songez- y; chez Mme Jarley, pas de tente goudronnée, pas de sciure de bois sous les pieds dans la baraque, rappelez-vous ça. Toutes les promesses faites dans mes programmes sont tenues fidèlement, et mon exposition a dans son ensemble un éclat imposant, qui jusqu'à présent n'a pas eu de rival dans ce royaume. Rappelez-vous que le prix d'entrée n'est pas au-dessous de cinquante centimes, et que je vous offre une occasion que vous ne retrouverez peut-être jamais.»

Descendant du sublime où elle était montée aux détails de la vie ordinaire, Mme Jarley dit que, pour le salaire, elle ne s'engageait pas à rien déterminer jusqu'à ce qu'elle eût pu suffisamment juger du savoir-faire de Nelly et se faire une juste idée de la manière dont la jeune fille s'acquitterait de ses fonctions. Mais elle promit de leur fournir à tous deux la nourriture et le logement, et, en outre, donna sa parole que la nourriture serait aussi bonne de qualité qu'abondante pour la quantité.

Nelly et son grand-père se consultèrent; pendant ce temps, Mme Jarley, les mains croisées par derrière, arpentait la caravane, du même pas qu'elle avait marché sur la route après avoir pris son thé; son attitude indiquait une dignité rare et une haute estime d'elle-même. Ce mince détail n'est pas si indigne qu'on pourrait le croire d'être mis sous les yeux du lecteur, s'il veut bien se rappeler que, pendant tout ce temps-là, la caravane avait repris son mouvement rude et heurté, et qu'il n'y avait qu'une personne pleine de majesté naturelle et de grâces accomplies qui pût se hasarder à supporter cette oscillation sans trébucher.

«Eh bien! mon enfant? s'écria Mme Jarley, qui s'arrêta en voyant
Nelly se tourner vers elle.

— Nous vous sommes très-obligés, madame, dit Nelly, et nous acceptons votre offre de grand coeur.

— Et vous n'en aurez pas de regret, repartit mistress Jarley; j'en suis bien sûre. Maintenant que tout est arrangé, nous allons manger un morceau, voilà l'heure du souper.»

Cependant la caravane avait continué d'avancer en vacillant, comme si elle avait fait de même que ses habitants et qu'elle eût bu de forte bière qui l'eût assoupie. Enfin elle arriva aux portes d'une ville dont les rues étaient paisibles et solitaires; car minuit allait sonner, et tout le monde était au lit. Comme il était trop tard pour se rendre à la salle d'exposition, les voyageurs détournèrent vers un grand terrain nu, qui était contigu à la vieille porte de la ville, et ils se disposèrent à y passer la nuit près d'une autre caravane, qui portait bien sur son panneau officiel le grand nom de Jarley, car elle était employée à mener de place en place les figures de cire qui faisaient l'orgueil du pays, mais elle portait aussi au bas de l'estampille: «Wagon des théâtres forains» sous le n° 7100, tout comme si sa précieuse cargaison n'était composée que de sacs de charbon ou de farine.

Cette voiture, traitée avec si peu d'égards par la police, étant vide (car elle avait déposé son chargement au lieu de l'exposition et elle stationnait là jusqu'à ce que ses services fussent requis de nouveau), elle fut assignée au vieillard pour lui servir de chambre à coucher cette nuit: et c'est dans ses murs de bois que Nelly fit à son grand-père le meilleur lit possible avec tout ce qu'elle trouva sous sa main. Quant à elle, Mme Jarley lui offrit sa propre voiture de voyage, comme une marque signalée de la faveur et de la confiance de sa bourgeoise.

Nelly avait pris congé de son grand-père et revenait à l'autre caravane lorsqu'elle se sentit tentée par la fraîcheur de la nuit de se promener quelques instants en plein air. La lune brillait au-dessus de la vieille porte de la ville, laissant dans l'ombre l'arche basse et cintrée. Ce fut avec un mélange de curiosité et de crainte que Nelly s'approcha de la porte et resta à la contempler, s'étonnant de la voir si noire, si vieille et si triste.

Il y avait au-dessus du porche une niche vide maintenant, autrefois ornée de quelque statue que l'on avait renversée ou enlevée depuis des centaines d'années. L'enfant réfléchissait à l'air étrange que cette figure-là devait avoir lorsqu'elle était debout, elle songeait aux combats qui s'étaient livrés en ce lieu, aux meurtres qui avaient été commis sans doute en cet endroit maintenant silencieux. Soudain un homme sortit de l'immense obscurité du porche. Il ne lui eut pas plutôt apparu, que Nelly le reconnut. Il n'était pas facile de méconnaître dans ce monstre l'abominable Quilp.