— Fred! s'écria M. Swiveller en se frappant légèrement le nez du bout du doigt; un mot suffit au sage. Fred, on peut être bon et heureux sans être riche. Pas une syllabe de plus! Je connais mon rôle: trop parler nuit. Seulement, Fred, un petit mot à l'oreille: le vieux est-il bien disposé?

— Qu'est-ce que cela vous fait? répliqua son ami.

— Tout cela est bel et bon, dit M. Swiveller; mais prudence est mère de sûreté.»

En même temps il cligna de l'oeil, comme s'il avait à garder quelque secret d'importance; et, croisant ses bras en se renversant sur le dossier de sa chaise, il se mit à contempler le plafond avec une imperturbable gravité.

D'après tout ce qui venait de se passer, on pouvait raisonnablement soupçonner que M. Swiveller n'était point encore parfaitement remis du fameux coup de soleil auquel il avait fait allusion; mais, quand ses paroles seules n'auraient pas suffi pour éveiller ce soupçon, ses cheveux, roides comme du fil d'archal, ses yeux hébétés, et la couleur livide de son visage ne témoignaient que trop des désordres de la nuit passée. Comme il l'avait fait remarquer lui-même, son costume n'était pas parfaitement soigné, ou plutôt il était d'un débraillé qui laissait supposer qu'il s'était couché tout habillé. Ce costume consistait en un habit brun, garni par devant d'une grande quantité de boutons de cuivre, mais n'en ayant qu'un seul par derrière; d'une cravate à carreaux, de couleur voyante; d'un gilet écossais; d'un pantalon blanc sale, et d'un chapeau déformé, que M. Swiveller portait sens devant derrière pour cacher un trou dans le bord. Le devant de son habit était orné d'une poche extérieure d'où sortait le coin le plus propre d'un grand vilain mouchoir. Les poignets tout noircis de sa chemise étaient tirés le plus possible et prétentieusement relevés par-dessus le bord de ses manches; il n'avait pas de gants et tenait une canne jaune ayant pour pomme une main en os qui semblait porter une bague au petit doigt et saisir à poignée une boule noire. C'était avec tous ces avantages personnels, auxquels il convient d'ajouter une forte odeur de fumée de tabac et un extérieur crasseux, que M. Swiveller s'était renversé sur son siège, les yeux fixés au plafond; de temps à autre, mettant sa voix au ton, il régalait la compagnie de quelques mesures d'un air mélancolique, puis soudain, au milieu même d'une note, il retombait dans son premier silence.

Le vieillard s'était assis; les mains croisées, il regardait tour à tour son petit-fils et son étrange compagnon, comme s'il n'avait plus aucune autorité et qu'il en fût réduit à leur laisser faire ce qu'ils voudraient. Le jeune homme se tenait penché contre une table, à peu de distance de son ami, indifférent en apparence à ce qui se passait; et quant à moi, sentant combien il était délicat d'intervenir, bien que le vieillard eût semblé me demander assistance par ses paroles comme par ses regards, je feignis, de mon mieux, de paraître occupé à examiner quelques-uns des objets exposés pour la vente, sans avoir l'air de faire la moindre attention à la société.

Le silence ne fut point de longue durée: en effet, M. Swiveller qui avait pris la peine de nous donner, dans les chansons qu'il fredonnait, l'assurance mélodieuse que «son coeur était dans les montagnes, et qu'il ne lui manquait que son coursier arabe pour commencer à accomplir de grands actes de bravoure et d'honneur chevaleresque,» détacha ses yeux du plafond et descendit à la vile prose.

«Fred, dit-il, s'arrêtant tout à coup, comme si une idée soudaine lui avait traversé le cerveau, et reprenant sa voix de fausset, le vieux est-il en bonne disposition?

— Qu'est-ce que cela vous fait? répliqua l'ami d'un ton bourru.

— Rien; mais je vous le demande.