— Oh! la perte n'est rien, dit l'enfant en levant les yeux au ciel; non, la perte n'est rien: j'y suis bien résignée; elle ne me coûterait pas une larme, quand chaque sou de ma bourse aurait été un billet de mille francs.
— Bien, bien, se dit le vieillard réprimant une réponse impétueuse qui lui était venue sur le bord des lèvres: c'est qu'elle ne sait rien. Tant mieux! tant mieux!
— Mais écoutez-moi, dit vivement l'enfant; voulez-vous m'écouter?
— Oui, oui, j'écoute, répondit le vieillard sans la regarder encore, une jolie petite voix, je t'assure, et que j'aime toujours à entendre. C'est comme si j'entendais sa mère; pauvre enfant!
— Eh bien! laissez-moi vous persuader; oh! laissez-moi vous persuader, dit Nelly, de ne plus songer désormais ni aux gains ni aux pertes, et de ne pas poursuivre d'autre fortune que celle que nous pouvons acquérir ensemble.
— C'est ce que je fais aussi; oui, nous la poursuivons ensemble, répliqua le grand-père regardant encore de côté et semblant concentré en lui-même: la sainteté du but peut justifier l'amour du jeu.
— Avons-nous été plus malheureux, reprit l'enfant, depuis que vous avez renoncé à ces habitudes et que nous voyageons ensemble? N'avons-nous pas été plus à notre aise et plus heureux depuis que nous n'avons plus notre maison pour abri? Qu'avons-nous à regretter dans cette triste maison, où votre esprit était en proie à tant de tourments?
— Elle dit vrai, murmura le vieillard du même ton qu'auparavant. Il ne faut pas que cela change mes idées; mais c'est la vérité, nul doute, c'est la vérité.
— Rappelez-vous seulement comment nous avons vécu depuis la belle matinée où nous avons quitté cette maison jusqu'à ce jour. Rappelez-vous seulement comment nous avons vécu depuis que nous nous sommes affranchis de toutes ces misères; que de jours calmes, que de nuits paisibles nous avons goûtés; que de douces heures nous avons connues; de quel bonheur enfin nous avons joui. Étions- nous fatigués? avions-nous faim? bientôt nous étions reposés, et notre sommeil n'en était que plus profond. Songez à toutes les belles choses que nous avons vues et combien nous y avons trouvé de plaisir. Et d'où venait cet heureux changement?…»
Il l'arrêta d'un signe de main et l'invita à ne plus continuer la conversation parce qu'il avait affaire. Au bout de quelque temps il l'embrassa sur la joue, en la priant encore de se taire, et continua de marcher, regardant au loin devant lui, et parfois s'arrêtant pour fixer sur le sol ses yeux assombris, comme s'il cherchait péniblement à réunir ses pensées en désordre. Une fois Nelly vit des larmes mouiller ses paupières. Après quelques moments de marche silencieuse, le vieillard prit la main de Nelly, comme il était habitué à le faire, sans que rien dans son air trahît la violence et l'exaltation dont il était récemment animé; et puis petit à petit, par degrés insensibles, il retomba dans son état de docilité, se laissant conduire par Nelly où elle voulait.