— Nous achèterons pour lui un autre tabouret, monsieur, répondit Brass. Nous ne prévoyions pas que nous dussions avoir un gentleman avec nous, jusqu'au jour où vous avez eu la bonté de nous y engager; et notre mobilier n'est pas considérable. Nous verrons à nous procurer un nouveau siège, monsieur. En attendant, si M. Swiveller veut prendre le mien et s'exercer la main à faire une belle copie de cette signification, comme je dois sortir et rester dehors toute la matinée…

— Venez avec moi, dit Quilp. J'ai à vous entretenir de quelques affaires. Avez-vous un peu de temps à perdre?

— Est-ce que c'est perdre du temps que de l'employer à sortir avec vous, monsieur? Vous plaisantez, monsieur, vous plaisantez! s'écria l'homme de loi en prenant son chapeau. Je suis prêt, monsieur, tout à fait prêt. Il faudrait que je fusse bien occupé pour n'avoir pas le temps de sortir avec vous. Il n'est pas donné à tout le monde, monsieur, de pouvoir jouir et profiter de la conversation de M. Quilp.»

Le nain lança un regard sarcastique à son ami au coeur d'airain, et, avec une petite toux sèche, il tourna sur ses talons pour dire adieu à miss Sally. Après cet adieu, galant du côté de Quilp, très-froid et cérémonieux du côté de miss Sally, il fit un signe de tête à Dick Swiveller, et se retira avec le procureur.

Dick était resté penché sur son pupitre dans un véritable état de stupéfaction, contemplant fixement la belle Sally, comme si c'était un animal curieux, unique en son espèce. Le nain, quand il fut dans la rue, monta de nouveau sur le rebord de la croisée, et jeta dans l'intérieur de l'étude un coup d'oeil accompagné d'une grimace, comme un homme qui regarde des oiseaux dans une cage. Dick tourna les yeux vers lui, mais sans avoir l'air de le reconnaître; et longtemps après qu'il eut disparu, le jeune homme contemplait encore miss Sally Brass; cloué à sa place, il ne voyait pas autre chose, il ne pensait pas à autre chose.

Pendant ce temps, miss Brass, plongée dans son état de frais et déboursés, etc., ne s'occupait nullement de Dick, mais elle griffonnait en faisant craquer sa plume, traçant les caractères avec un plaisir évident, et travaillant à toute vapeur. Dick avait poursuivi le cours de sa contemplation qui tantôt se portait sur la robe verte, tantôt sur la coiffure brune, tantôt sur le visage, et tantôt sur la plume à la course rapide. Il était devenu stupide de perplexité; se demandant comment il pouvait se trouver dans la compagnie d'un monstre si étrange, et si ce n'était pas un rêve dont il aurait bien voulu s'éveiller. Enfin il poussa un profond soupir, et commença lentement à retirer son habit.

M. Swiveller ayant ôté son habit, le plia avec le plus grand soin, sans quitter un instant des yeux miss Sally: alors il revêtit une jaquette bleue à double rang de boutons dorés qui, dans l'origine, lui avait servi pour des parties de plaisir aquatiques, mais que ce matin-là il avait apportée pour son travail de bureau; et toujours contemplant miss Sally, il se laissa tomber en silence sur le siège de M. Brass. Mais là il éprouva une rechute de découragement et de faiblesse, et, appuyant son menton sur sa main, il ouvrit des yeux si grands, si grands, qu'il ne semblait pas possible qu'ils se refermassent jamais.

Quand il eut regardé si longtemps qu'il ne pouvait plus rien voir, Dick détacha ses yeux du bel objet de sa surprise, les porta sur les feuillets du brouillon qu'il avait à copier, plongea sa plume dans l'écritoire et se mit à écrire lentement. Mais il n'avait pas tracé une demi-douzaine de mots, qu'il se pencha sur l'encrier pour y tremper de nouveau sa plume, et leva les yeux… Devant lui se trouvait l'insupportable voile brun, la robe verte, en un mot miss Sally Brass, parée de tous ses charmes, plus effroyable enfin que jamais.

Agacé jusqu'à la folie, M Swiveller commença à ressentir d'étranges sensations, d'horribles désirs d'anéantir cette Sally Brass, de mystérieuses tentations de lui arracher sa coiffure et de voir quel air elle aurait sans cet ornement. Sur la table se trouvait une grande règle, noire et luisante. M. Swiveller la prit et se mit à s'en frotter le nez.

De s'en frotter le nez à l'agiter avec sa main et lui faire faire les évolutions d'un tomahawk, la transition était toute simple et toute naturelle. Dans le cours de ces évolutions il frôla l'écharpe dont les bouts déguenillés flottaient au gré du vent; la règle avance d'un pouce plus prés, et voilà la grande écharpe brune par terre. Pendant ce temps, la belle innocente, bien éloignée de se douter du manège, continuait de travailler, sans lever les yeux.