Ainsi, quand la foule passe et repasse sans cesse sur les ponts, du moins sur ceux qui sont libres de tout droit de péage, dans les belles soirées, les uns s'arrêtent à regarder nonchalamment couler l'eau avec l'idée vague qu'elle coulera tout à l'heure entre de verts rivages qui s'élargiront de plus en plus, jusqu'à ce qu'ils se confondent avec la mer; les autres se soulagent du poids de leurs lourds fardeaux et pensent, en regardant par-dessus le parapet, que vivre, c'est fumer et goûter un plein farniente, et que le comble du bonheur consiste à dormir au soleil sur un morceau de voile goudronnée, au fond d'une barque étroite et immobile, d'autres, enfin, et c'est une classe toute différente, déposent là des fardeaux bien autrement lourds, se rappelant avoir entendu dire, ou avoir quelque part lu dans le passé, que se noyer n'est pas une mort cruelle, mais, de tous les moyens de suicide, le plus facile et le meilleur.

Le matin aussi, soit au printemps, soit dans l'été, il faut voir Covent-Garden-Market, lorsque le doux parfum des fleurs embaume l'air, effaçant jusqu'aux vapeurs malsaines des désordres de la nuit précédente, et rendant à moitié folle de joie la grive au sombre plumage, dont la cage avait été suspendue, durant toute la nuit, à une fenêtre du grenier. Pauvre oiseau! le seul être du voisinage, peut-être, qui s'intéresse par sa nature au sort des autres petits captifs étalés là déjà, le long du chemin; les uns évitant les mains brûlantes des amateurs avinés qui les marchandent; les autres s'étouffant en se serrant, en se blottissant contre leurs compagnons d'esclavage, attendant que quelque chaland plus sobre et plus humain réclame pour eux quelques gouttes d'eau fraîche qui puissent étancher leur soif et rafraîchir leur plumage[3]! Cependant quelque vieux clerc, qui passe par là pour aller à son bureau, se demande, en jetant les yeux sur les tourterelles, qu'est-ce donc qui lui fait rêver bois, prairies et campagnes.

Mais je n'ai pas ici pour objet de m'étendre au long sur mes promenades. L'histoire que je vais raconter tire son origine d'une de ces pérégrinations, dont j'ai été amené à parler d'abord en guise de préface.

Une nuit, je m'étais mis à rôder dans la Cité. Je marchais lentement, selon ma coutume, méditant sur une foule de sujets. Soudain, je fus arrêté par une question dont je ne saisis pas bien la portée, quoiqu'elle semblât cependant m'être adressée: la voix qui l'avait prononcée était pleine d'une douceur charmante qui me frappa le plus agréablement du monde. Je m'empressai de me retourner et aperçus, à la hauteur de mon coude, une jolie petite fille qui me priait de lui indiquer une certaine rue située à une distance considérable, et par conséquent dans une tout autre partie de la ville.

«D'ici là, lui dis-je, mon enfant, il y a une bien grande distance.

— Je le sais, monsieur, répliqua-t-elle timidement; je le sais à mes dépens, car c'est de là que je suis venue jusqu'ici.

— Seule? m'écriai-je avec quelque surprise.

— Oh! oui, peu m'importe. Mais ce qui maintenant me fait un peu peur, c'est que je me suis égarée.

— Et d'où vient que vous vous adressez à moi? Supposé que je voulusse vous tromper…

— Je suis sûre que vous n'en feriez rien, dit la petite créature; car vous êtes un vieux gentleman, et vous marchez si lentement!»