— C'est vrai, dit faiblement le vieillard. Oui… Mais n'importe, répète-le-moi, Nell. Ma tête s'affaiblit. Que t'avait-il donc dit? Qu'il viendrait me voir le lendemain ou le jour suivant… Rien de plus, n'est-ce pas? C'était dans sa lettre.
— Rien de plus. Si vous le vouliez, ne pourrais-je pas y retourner demain matin, grand-père, de très-grand matin? J'irais et serais de retour ici avant le déjeuner.»
Le vieillard secoua la tête, soupira tristement, et, attirant vers lui sa petite-fille:
«Cela serait inutile, ma chérie, complètement inutile. Mais s'il m'abandonne en ce moment… s'il m'abandonne aujourd'hui, quand je pourrais encore, avec son aide, réparer tout le temps et l'argent que j'ai perdus, oublier toute l'agonie d'esprit que j'ai supportée, et qui m'a réduit à l'état où tu me vois… s'il en est ainsi, je suis ruiné, et bien pis que cela!… je t'aurai ruinée, toi pour qui j'avais tenté cette oeuvre!… Ah! si nous étions réduits à la mendicité!…
— Si nous y étions réduits?… dit l'enfant hardiment; soyons mendiants, s'il le faut, pourvu que nous soyons heureux.
— Mendiants… et heureux! dit le vieillard. Pauvre petite!
— Mon cher grand-papa, s'écria Nelly avec une énergie qui brilla sur son visage empourpré, dans sa voix émue et son attitude pleine d'ardeur, non, ce que je dis là n'est pas un enfantillage; mais dussé-je vous paraître plus enfant encore, laissez-moi vous prier d'aller avec moi mendier, ou travailler sur les grandes routes, ou gagner dans la campagne notre chétive existence à la sueur de notre front, plutôt que de continuer la vie que nous menons.
— Nelly!…
— Oui, oui, plutôt que de continuer la vie que nous menons! répéta l'enfant avec un redoublement d'énergie. Si vous avez des chagrins, laissez-moi les connaître et les partager. Si vous dépérissez à vue d'oeil, si chaque jour vous devenez plus pâle et plus faible, laissez-moi vous soigner et vous servir de garde- malade. Si vous êtes pauvre, soyons pauvres ensemble, mais que je reste avec vous! Que je n'aie pas à voir en vous un tel changement sans en pouvoir deviner la cause; sinon, mon coeur se brisera et je mourrai. Mon cher grand-papa, quittons ce lieu si triste, et allons demander notre pain de porte en porte, le long de notre route!»
Le vieillard couvrit son visage de ses mains, et le cacha contre le coussin du fauteuil où il était couché.