— Oui, d'abord vous avez perdu vos ressources, puis vous êtes venu à moi. Tandis que je vous croyais en train de faire fortune, comme vous vous en vantiez, vous travailliez à vous transformer en un vil mendiant!… Et c'est comme cela que je me trouve avoir dans mon portefeuille toutes les reconnaissances successives que vous m'avez griffonnées, avec un droit d'expropriation de votre fortune et de vos biens, dit Quilp debout, regardant tout autour de lui comme pour s'assurer qu'on n'avait distrait aucune valeur.

«Mais, ajouta-t-il, est-ce que vous n'avez jamais gagné?

— Jamais. Non, jamais je n'ai couvert mes pertes.

— Je croyais, dit le nain d'un air moqueur, que si un homme jouait assez longtemps, il était sûr de finir par gagner; ou, en mettant les choses au pis, de sortir du jeu sans perte.

— Et c'est la vérité, s'écria le vieillard échappant tout à coup à son état d'accablement pour passer au plus violent paroxysme; c'est la vérité; je l'ai éprouvé dès le premier jour; je l'ai constamment reconnu; j'ai vu cela; je ne l'ai jamais mieux ressenti qu'en ce moment. Quilp, ces trois dernières nuits j'ai rêvé que je gagnais une somme considérable… Ce rêve, je n'avais jamais pu le faire, malgré tout mon désir et tous mes efforts. Ne m'abandonnez pas au moment où cette chance s'offre à moi. Je n'ai de ressource qu'en vous; accordez-moi quelque assistance; que par vous je puisse tenter ce dernier moyen d'espérance.»

Le nain haussa les épaules et secoua la tête.

«Voyez, Quilp, mon bon et généreux Quilp, dit encore le vieillard tirant d'une main tremblante quelques morceaux de papier de sa poche et pressant le bras du nain, voyez seulement. Regardez, je vous prie, ces chiffres… C'est le fruit de longs calculs et d'une pénible expérience. Je dois absolument gagner; il ne me faut plus qu'un petit secours… quelques livres, quarante livres, mon cher Quilp!…

— Le dernier prêt a été de soixante-dix, et il est parti en une nuit.

— Je le reconnais, répondit le vieillard; mais la chance m'était tout à fait contraire et mon heure n'était pas encore venue. Voyez, Quilp, voyez!… s'écria-t-il, tremblant tellement que les papiers dans sa main étaient agités comme par le vent. Ayez pitié de cette orpheline. Si j'étais seul, je pourrais mourir satisfait. Peut-être même eussé-je prévenu les coups du sort qui est si injuste, favorisant dans leur splendeur les orgueilleux et les heureux de ce monde, et abandonnant les pauvres et les affligés qui l'invoquent dans leur désespoir. Mais tout ce que j'ai fait je l'ai fait pour elle. C'est de vous seul que j'attends notre salut… Assistez-moi… Je vous implore pour elle et non pour moi!

— Je regrette qu'un rendez-vous d'affaires m'appelle dans la Cité, dit Quilp interrogeant sa montre avec un sang-froid parfait; sinon, j'eusse aimé à vous consacrer une demi-heure pour vous voir tout à fait remis.