— On m'a recommandé de ne pas même prononcer votre nom devant lui, d'ici à longtemps; je n'ose le faire. Et quand je le pourrais, à quoi vous servirait une bonne parole, Kit?… À peine aurons-nous du pain à manger.

— Je n'espère pas rentrer chez vous, je ne demande pas de faveur. Ce n'est pas pour un intérêt de salaire et de nourriture que j'ai tant épié l'occasion de vous voir. Ne me faites pas l'injure de croire que je viendrais dans un moment si triste vous parler de ces choses-là.»

L'enfant le regarda d'un air de reconnaissance et d'amitié, mais elle attendit qu'il s'expliquât.

«Non, ce n'est pas cela, dit Kit avec hésitation, c'est quelque chose de bien différent. Je n'ai pas inventé la poudre, je le sais; mais si je pouvais lui faire voir que j'ai été un fidèle serviteur, faisant de mon mieux et ne songeant à rien de mal, peut-être…»

Ici Kit fit une telle pause, que l'enfant dut l'engager à parler et à se hâter, car l'heure était très-avancée, et il était temps de fermer la fenêtre. Il continua donc ainsi:

«Peut-être ne trouverait-il pas trop téméraire de ma part de dire… Eh bien! oui, de dire, ajouta-t-il, s'armant soudain d'audace: Cette maison a cessé de vous appartenir à vous et à lui; ma mère et moi, nous en avons une bien pauvre, mais elle vaut mieux pour vous que celle où vous êtes avec de méchantes gens… Pourquoi n'y viendriez-vous pas jusqu'à ce que vous puissiez chercher et trouver mieux?»

L'enfant se taisait. Kit, soulagé du poids de sa proposition, maintenant qu'il avait la langue déliée, donna libre cours à son éloquence:

«Peut-être me direz-vous que notre maison est petite et incommode; c'est vrai, mais elle est très-propre. Peut-être me direz-vous qu'elle est bruyante; mais il n'y a pas, dans tout Londres, une cour plus tranquille que la nôtre. Que les enfants ne vous effrayent pas; le plus petit ne crie presque jamais, et l'autre est très-paisible; d'ailleurs, je réponds d'eux. Ils ne vous ennuieront pas beaucoup, j'en suis sûr. Essayez, miss Nell, essayez. La petite chambre qui fait face à l'escalier est très- agréable. De là, vous pourrez voir en partie l'horloge de l'église à travers les cheminées, et savoir presque l'heure qu'il est; ma mère dit que cette chambre vous conviendrait bien. Voilà. Vous auriez ma mère pour vous soigner, et moi pour faire vos commissions. Nous ne vous demandons pas d'argent, par exemple! j'espère que vous n'en avez pas l'idée: miss Nell, vous y déciderez votre grand-père, n'est-ce pas? Dites-moi seulement que vous essayerez. Essayez de nous amener mon vieux maître… Et d'abord, demandez-lui donc ce que j'ai pu lui faire… Voulez-vous me le promettre, miss Nell?»

Avant que l'enfant eût pu répondre à cette offre pressante, la porte extérieure s'ouvrit. M. Brass, avançant sa tête coiffée d'un bonnet de nuit, cria d'un ton de mauvaise humeur: «Qui est là?» Aussitôt Kit s'échappa furtivement, et Nell, ayant fermé doucement la fenêtre, rentra dans l'intérieur de la chambre…

Tandis que M. Brass répétait à plusieurs reprises sa question, M. Quilp, également paré d'un bonnet de nuit, sortit à son tour et regarda soigneusement la rue du haut en bas, puis examina les croisées de la maison située en face. N'apercevant personne, il dut rentrer avec son acolyte, jurant, et l'enfant l'entendit du haut de l'escalier, qu'il y avait un complot formé contre lui, qu'il courait le danger d'être volé et dépouillé par une bande de malfaiteurs qui rôdaient en tout temps autour de sa maison, qu'il n'attendrait pas davantage, mais prendrait immédiatement ses mesures pour vendre l'immeuble et regagner ensuite son toit paisible. Ayant proféré à son aise ces menaces et mille autres imprécations, il se jeta de nouveau sur le petit lit de l'enfant, tandis que Nelly remontait l'escalier d'un pas léger.