Tandis que le vieillard goûtait dans son lit un bon sommeil de quelques heures, Nelly s'occupait activement des préparatifs de leur fuite. Elle n'avait à emporter pour elle et pour son grand- père qu'un petit nombre d'objets d'habillement délabrés, comme l'était leur fortune; et de plus, elle mit de côté un bâton sur lequel le vieillard devait appuyer ses faibles pas. Mais sa tâche n'était pas finie; il lui restait à visiter les pauvres chambres pour la dernière fois.

Qu'il y avait loin de cette séparation à ce qu'elle avait pu prévoir, à tout ce qu'elle avait pu jamais se figurer! Aurait-elle pensé qu'elle dirait une sorte d'adieu triomphant à cette maison, quand le souvenir de tant d'heures qu'elle y avait passées s'élevait dans son coeur ému et lui représentait son désir comme une espèce d'impiété, quelque solitaires et tristes qu'eussent été pour elle la plupart de ces heures!

Elle s'assit près de la fenêtre où elle était venue si souvent à la fin du jour, par des soirées bien autrement sombres que celle- ci. Là, toutes les pensées d'espérance et d'amour, qui, en ce lieu même, l'avaient occupée, se représentèrent avec force à son esprit, et effacèrent en un moment ses idées pénibles et lugubres.

Sa petite chambre, où si souvent elle s'était agenouillée et avait prié la nuit, prié pour obtenir le jour dont maintenant elle entrevoyait l'aurore, sa petite chambre où elle avait reposé si paisiblement et fait de si doux rêves, il lui était bien dur de ne pouvoir la contempler une dernière fois, d'être forcée de la quitter sans lui donner un regard de tendresse, une larme de reconnaissance. Il s'y trouvait quelques bagatelles sans prix qu'elle eût aimé à emporter; mais c'était impossible.

Elle fut amenée ainsi à penser à son oiseau, pauvre oiseau! dont la cage était accrochée dans cette chambre. Elle pleura amèrement la perte de cette petite créature. Mais tout à coup elle songea, sans savoir comment et d'où lui vint cette idée, qu'il pourrait bien se faire que l'oiseau tombât dans les mains de Kit, qui en prendrait soin pour l'amour d'elle, croyant peut-être qu'elle l'avait laissé avec l'espérance qu'il s'en occuperait et comme pour lui demander un dernier service. Cette inspiration la calma; et Nelly alla se mettre au lit avec le coeur soulagé.

Ses rêves, pendant son sommeil, promenèrent son esprit au sein d'espaces lumineux, à la poursuite d'un but vague et insaisissable qui reparaissait toujours. Quand Nelly s'éveilla, elle trouva la nuit déjà avancée; les étoiles brillaient sur la voûte du ciel. Enfin, le jour commença à luire, et les étoiles pâlirent peu à peu. Aussitôt l'enfant se leva et s'apprêta pour le départ.

Le vieillard dormait encore: ne voulant pas le troubler, Nelly le laissa sommeiller jusqu'au moment où le soleil parut. Comme il désirait vivement quitter la maison sans perdre une minute, il eut bientôt fait de s'habiller.

Alors, l'enfant le prit par la main, et ils se mirent à descendre l'escalier d'un pied léger et prudent, tremblant quand une marche craquait, et s'arrêtant souvent pour prêter l'oreille. Le vieillard avait oublié une sorte de havre-sac contenant le petit bagage qu'il avait à emporter; et le peu de temps qu'il fallut pour revenir sur ses pas et gravir quelques marches leur sembla un siècle.

Enfin, ils atteignirent le rez-de-chaussée, où le ronflement de M. Quilp et du procureur retentit à leurs oreilles d'une manière plus terrible que le rugissement des lions. Les verrous de la porte étaient rouillés, et il était difficile de les tirer sans bruit. Les verrous une fois tirés, il se trouva que la serrure était fermée à double tour, et, pour comble de malheur, que la clef n'y était pas. L'enfant alors se souvint d'avoir entendu dire par une des garde-malades que Quilp avait l'habitude de fermer, la nuit, les portes de la maison et de mettre les clefs dans sa chambre à coucher.

Ce ne fut pas sans un grand effroi que la petite Nell, ayant ôté ses souliers et s'étant glissée à travers le magasin d'antiquités, où M. Brass, le plus vilain magot de toute la boutique, donnait sur un matelas, arriva jusqu'à sa chambrette d'autrefois.