Ce fut en un lieu de ce genre, dans une agréable prairie, que s'arrêtèrent le vieillard et son jeune guide, si l'on peut donner le nom de guide à celle qui ignorait où ils allaient. Nelly avait pris la précaution de garnir son panier de quelques tranches de pain et de viande, et ils firent en cet endroit leur frugal déjeuner.

La fraîcheur du matin, le gazouillement des oiseaux, la beauté de l'herbe ondoyante, l'épaisseur des ombrages, les couleurs des fleurs sauvages et les mille parfums, les mille bruits harmonieux qui remplissaient l'air, produisirent sur nos pèlerins une impression profonde et les rendirent heureux. Ah! ce sont de grandes joies pour la plupart d'entre nous, mais surtout pour ceux dont l'existence s'use au sein de la foule ou bien qui passent leur vie isolés, au fond des capitales, comme un seau dans un puits humain. Déjà, avant le départ, l'enfant avait dit ses naïves prières avec plus de ferveur que jamais; mais en présence de cet ensemble vivifiant, ses prières s'échappèrent une seconde fois de ses lèvres. Le vieillard ôta son chapeau les paroles consacrées étaient sorties de sa mémoire, mais il dit Amen, et tous deux se sentirent contents.

Chez eux, il y avait autrefois une planche, un vieil exemplaire de la Marche des pèlerins avec de bizarres dessins. Souvent Nelly était restée des soirées entières à y tenir ses regards attachés, se demandant si tout cela était bien exact, et où pouvaient se trouver ces contrées lointaines avec leurs noms curieux. En se tournant vers le chemin qu'elle venait de suivre, une partie de ce souvenir revint frapper son esprit.

«Mon cher grand-papa, dit-elle, sauf que le lieu où nous sommes est plus agréable et bien autrement bon que celui du livre, s'il présente quelque analogie avec notre voyage je trouve que nous sommes comme les deux chrétiens; nous avons laissé sur ce gazon, pour ne plus les reprendre jamais, les soucis et les peines que nous avions apportés avec nous.

— Non, jamais, jamais nous ne retournerons là-bas, jamais dit le vieillard étendant sa main vers la ville. Toi et moi, ma Nelly, nous en sommes affranchis… Ah! ils ne nous y reprendront plus!

— Êtes-vous fatigué? demanda l'enfant. Êtes-vous sûr que cette longue marche ne vous rendra point malade?

— Je ne suis plus malade, maintenant que nous sommes loin de Londres. Nell, remettons-nous en route. Il faut aller plus loin encore, loin, bien loin. Nous sommes trop près pour nous arrêter et nous reposer. Marchons!»

Il y avait dans le pré une flaque d'eau limpide où Nelly se lava le visage et les mains, et se rafraîchit les pieds avant de poursuivre le voyage. Elle voulut que le vieillard en fît autant; docile à son invitation, il s'assit sur l'herbe: l'enfant le lava avec ses petites mains et procéda à la toilette de son grand-père.

«Ma chérie, disait celui-ci, je ne puis plus me servir moi-même: j'ignore comment je le pouvais autrefois, mais c'est fini. Ne me quitte pas, Nell; dis que tu ne me quitteras pas. Je t'ai toujours aimée. Si je te perdais aussi, mon enfant, je n'aurais plus qu'à mourir.»

Il appuya en gémissant sa tête sur l'épaule de Nelly. Autrefois, et même peu de jours auparavant, Nelly eût été impuissante à retenir ses larmes et elle eût pleuré avec son grand-père: mais en ce moment elle le calma par ses douces et tendres paroles, elle sourit en l'entendant supposer qu'ils pussent jamais se séparer, et tourna cette idée en plaisanterie. Le vieillard rassuré s'endormit en murmurant une chanson comme un petit enfant.