«Je vous en prie, dit le jeune homme. Mon maître y est. Au nom du ciel, conduisez-moi là d'abord.

— En vérité, je ne sais pas… balbutia le procureur; qui peut- être avait ses raisons secrètes pour désirer de se présenter sous le jour le plus favorable aux yeux du notaire. Constable, combien de temps avons-nous?»

Le constable, qui, durant toute cette scène, avait mâchonné une paille avec la plus grande philosophie, répondit que, si l'on partait tout de suite, on aurait bien le temps; mais que, si l'on s'amusait à lanterner, il faudrait aller tout droit à Mansion- House; et finalement, il déclara que ça lui était bien égal, qu'on en ferait ce qu'on voudrait.

M. Richard Swiveller, que le fiacre avait amené, était resté incrusté dans, le meilleur coin sur la banquette de derrière. M. Brass invita le constable à faire avancer le prisonnier, et se déclara prêt à partir. En conséquence, le constable, tenant toujours Kit de la même manière et le poussant un peu devant lui, à la distance réglementaire d'environ trois quarts de bras, le fit monter dans la voiture où il le suivit. Miss Sally grimpa ensuite. La voiture se trouvant remplie par les quatre personnes qui l'occupaient, M. Sampson Brass se jucha sur le siège et fit partir le cocher.

Encore étourdi complètement par le changement soudain et terrible qui s'était opéré dans son sort, Kit était assis tristement, promenant son regard à travers la glace de la portière. Il appelait de tous ses voeux l'apparition dans la rue de quelque phénomène monstrueux qui pût lui donner lieu de croire avec raison qu'il faisait un rêve. Hélas! tous les objets qu'il apercevait n'étaient que trop réels et trop connus; c'était la même succession de détours de rue, c'étaient les mêmes maisons, les mêmes flots de gens courant sur le trottoir, les uns près des autres, dans diverses directions; le même mouvement de charrettes et de voitures sur la chaussée; les mêmes étalages bien connus à la porte des boutiques: une régularité dans le bruit et le tumulte, telle que jamais rêve n'en a possédé. Toute fantastique qu'elle semblait être, la situation n'en était donc pas moins réelle. Kit était arrêté sous une accusation de vol; le billet de banque avait été trouvé sur lui, bien qu'il fût innocent en pensée comme en action, et on l'emmenait prisonnier!

Absorbé par ces cruelles idées, songeant dans l'affliction de son coeur à sa mère et au petit Jacob, se disant que la conscience même de son innocence ne suffirait pas pour soutenir sa fermeté en face de ses amis, si ces derniers le croyaient coupable; perdant de plus en plus l'espérance et le courage à mesure qu'on approchait de la maison du notaire, le pauvre Kit continuait de regarder fixement sans rien voir à travers la glace, quand tout à coup, comme si le nain avait été évoqué par une conjuration magique, la hideuse face de Quilp lui apparut.

Quel rayonnement de joie il y avait sur cette face!

Quilp était à la fenêtre d'une taverne d'où il promenait ses regards dans la rue; et il se penchait si fort en avant, les coudes appuyés sur le rebord de la croisée et la tête posée entre ses deux mains, que cette attitude, ainsi que ses efforts pour comprimer un éclat de rire, le faisaient paraître tout bouffi, tout gonflé et deux fois plus gros et plus large que de coutume. En le reconnaissant, M. Brass fit immédiatement arrêter la voiture juste en face de l'endroit où était le nain. Celui-ci ôta son chapeau et salua les voyageurs avec une hideuse et grotesque politesse.

— Ohé! cria-t-il. Où allez-vous ainsi, Brass? Où allez-vous?
Quoi! Sally est aussi avec vous? Douce Sally! Et Richard? Aimable
Richard! Et Kit? Honnête Kit!

— Il est tout à fait jovial!… dit Brass au cocher. Ah! monsieur, une triste affaire!… Ne croyez jamais à la probité, monsieur.