«Je suppose, dit Richard au moment où elle fermait lentement la porte et jetait un dernier regard dans la chambre pour s'assurer si le malade était bien à son aise, je suppose qu'il ne reste plus rien ici, pas même une veste?

— Non, rien.

— C'est embarrassant, dit-il, en cas d'incendie; un parapluie au moins eût servi à quelque chose. Mais c'est égal, ce que vous avez fait est bien fait, chère marquise. Sans vous, je serais un homme mort.»

CHAPITRE XXVIII.

Bien heureusement pour la petite servante qu'elle était vive et alerte; sans cela, la course qu'elle entreprenait toute seule, dans le voisinage même de l'endroit où elle courait le plus de risque à se montrer, eût eu pour effet peut-être d'amener une restauration de la suprême autorité de miss Sally sur sa personne. Ne se dissimulant pas le péril qu'elle courait, la marquise n'eut pas plutôt quitté la maison, qu'elle se jeta dans la première rue sombre et écartée qui s'offrit à elle; et, sans s'inquiéter du terme assigné à sa course, elle ne songea tout d'abord qu'à mettre deux bons milles de briques et de plâtre entre elle et Bevis- Marks.

Une fois qu'elle eut accompli ce premier point, elle commença à se diriger vers l'étude du notaire. En s'informant avec adresse auprès des marchandes de pommes et des écaillères, au coin des rues, plutôt que dans les brillantes boutiques ou auprès des personnes bien mises, au risque d'un accueil plus ou moins poli, elle obtint assez bien les renseignements nécessaires. Comme les pigeons voyageurs, d'abord perdus dans un lieu qui leur est inconnu, aspirent l'air au hasard pendant quelque temps, avant de s'élancer vers le lieu de leur message, de même la marquise fit des détours avant de se croire en sûreté, puis elle se dirigea vivement vers le but qui lui avait été assigné.

Elle n'avait point de chapeau; rien sur la tête qu'une grande coiffe portée au temps jadis par Sally Brass, dont le goût en fait de couture était, comme on sait, tout particulier. Sa course était plutôt entravée qu'aidée par ses souliers en savate qui s'échappaient sans cesse de ses pieds, et qu'elle avait ensuite bien de la peine à retrouver au milieu du flot des passants. La pauvre petite créature éprouva tant d'embarras et de retard pour retrouver ces objets de toilette dans la boue et le ruisseau, et fut tellement coudoyée pendant ce temps-là, poussée, heurtée et portée de main en main, qu'au moment où elle atteignit enfin la rue du notaire, elle était presque épuisée et à bout de forces: elle en avait la larme à l'oeil.

Mais enfin la voilà arrivée, c'était une grande consolation; d'autant plus que par la fenêtre de l'étude elle vit briller des lumières, et put espérer par conséquent qu'il n'était pas trop tard. Elle s'essuya donc les yeux avec le revers de sa main, et, montant tout doucement les degrés du perron, regarda à travers les vitres.

M. Chukster était debout derrière son bureau. Il faisait ses dispositions de fin de journée, comme de tirer ses poignets, de relever son col de chemise, de rattacher plus gracieusement sa cravate et d'arranger secrètement ses moustaches à l'aide d'un petit morceau de miroir d'une forme triangulaire. Devant le feu se tenaient deux gentlemen: l'un d'eux lui parut être le notaire, et elle ne se trompait pas; l'autre, qui boutonnait sa grande redingote pour s'apprêter à partir, M. Abel Garland.

Ces observations faites, la petite rusée tint conseil avec elle- même. Elle résolut d'attendre dans la rue la sortie de M. Abel. Alors elle n'aurait plus à craindre d'être forcée de parler devant M. Chukster, et il lui serait plus facile de remplir son message. Dans cette intention, elle se laissa glisser au bas de la fenêtre, traversa la rue et alla s'asseoir sur le pas d'une porte juste en face.