— Assurément, dit Richard. Oui, si quelqu'un doit les encourir… Mais, c'est cette hypothèse qui me déplaît; et pourquoi donc quelqu'un? pourquoi pas tous? puisque les lois ont été faites à tous leurs degrés pour châtier le vice chez les autres aussi bien que chez moi, et cætera, vous savez?… N'êtes-vous pas frappé de cette idée?»
Le gentleman sourit comme si cette idée, introduite par M. Swiveller dans la question, n'était pas extrêmement frappante, et lui expliqua que leur dessein était d'agir de ruse d'abord, pour essayer d'arracher un aveu à la séduisante Sarah.
«Quand elle verra, dit-il, combien nous savons de choses et comment nous les savons; lorsqu'elle comprendra à quel point elle est déjà compromise, nous avons quelque lieu d'espérer que nous obtiendrons d'elle les renseignements suffisants pour atteindre ses deux complices. Si nous en arrivions là, je la tiendrais quitte du reste.»
Dick ne fit pas du tout à ce plan un gracieux accueil, et représenta avec autant de chaleur qu'il lui était possible alors de le faire, qu'on aurait plus de peine à venir à bout du vieux lapin, c'est de Sarah qu'il voulait parler, que de Quilp lui-même; que ni ruses, ni menaces, ni caresses n'étaient capables d'agir sur elle ni de la faire céder; que cette Brass-là était un vrai bras d'acier, aussi roide et aussi inflexible; en un mot, qu'ils n'étaient pas de taille à se mesurer contre elle, et qu'ils seraient battus à plate couture.
Mais il était inutile d'engager ces messieurs à suivre un autre plan. Nous avons dit que le locataire avait exposé leurs intentions communes; il faudrait ajouter que tous parlaient à la fois, que si l'un d'eux, par hasard, s'arrêtait un instant, ce n'était que pour respirer, pour reprendre haleine, en attendant une nouvelle occasion de recommencer à crier; en résumé, qu'ils avaient atteint ce degré d'impatience et d'anxiété où les hommes ne peuvent plus se laisser raisonner ni convaincre; et qu'il eût été plus facile de dompter la tempête que de les faire revenir sur leur première détermination. Ainsi donc, après avoir dit à M. Swiveller qu'ils n'avaient pas perdu de vue la mère de Kit et ses enfants, ni Kit lui-même, et qu'ils n'avaient cessé de faire tous leurs efforts pour obtenir en faveur du condamné un adoucissement de peine, tout partagés qu'ils étaient alors entre les fortes preuves de sa culpabilité et leurs présomptions bien affaiblies en faveur de son innocence; après avoir ajouté enfin que M. Richard Swiveller pouvait se tranquilliser, que tout serait terminé heureusement avant la nuit; après toutes ces déclarations, auxquelles se joignirent une foule d'expressions bienveillantes et cordiales adressées à Richard et qu'il est inutile de reproduire ici, M. Garland, le notaire, le gentleman s'en allèrent bien à propos, sans quoi Richard Swiveller allait tomber, à coup sûr, dans un nouvel accès de fièvre, dont les suites eussent pu lui être fatales.
M. Abel était resté. Souvent il consultait sa montre, puis il allait regarder à la porte de la chambre jusqu'au moment où M. Swiveller fut tiré d'une courte sieste par le bruit que fit comme en tombant des épaules d'un commissionnaire sur le carreau du palier, un énorme paquet qui sembla ébranler toute la maison et fit résonner les petites fioles de pharmacie posées sur le manteau de la cheminée du malade. Aussitôt que ce bruit eut frappé ses oreilles, M. Abel s'élança, gagna la porte en boitillant, l'ouvrit… Et voilà qu'on aperçoit un homme aux formes athlétiques, avec une grande manne qu'il traîne dans la chambre, qu'il découvre et qui laisse échapper de ses larges flancs des trésors de thé, café, vin, biscuits, oranges, raisins, poulets à rôtir et à bouillir, gelée de pieds de veau, arrow-root, sagou et autres ingrédients délicats. La petite servante, comme pétrifiée et immobile, avec son unique soulier au pied, restait à contempler ces objets, dont l'existence simultanée ne lui semblait possible que dans les boutiques. L'eau lui était venue tout à la fois aux yeux et à la bouche, et la pauvre enfant était incapable d'articuler un mot. Mais il n'en était pas de même de M. Abel, ni du gaillard robuste qui, en un clin d'oeil, avait vidé la manne, toute pleine qu'elle était, ni d'une bonne vieille dame qui apparut si soudainement, qu'elle était sans doute auparavant derrière la manne, assez large du reste pour la cacher, et qui, allant à droite, à gauche, partout en même temps sur la pointe du pied et sans bruit, se mit à remplir de gelée les tasses à thé, à faire du bouillon de poulet dans de petites casseroles, à peler des oranges pour le malade et à les distribuer par tranches, à offrir à la petite servante un verre de vin et à lui choisir quelques morceaux jusqu'à ce que des mets plus substantiels fussent préparés pour remettre ses forces. Il y avait tant d'imprévu et presque de magie dans ce coup de théâtre, que M. Swiveller, après avoir pris deux oranges avec un peu de gelée, et vu le gros porteur s'en aller avec sa manne vide, en laissant à sa disposition cette abondance de trésors, ne trouva rien de mieux à faire que de se rejeter sur l'oreiller et de se rendormir, tant son esprit était hors d'état de comprendre de tels miracles.
Pendant ce temps, le gentleman, le notaire et M. Garland s'étaient rendus à un café. Là, ils rédigèrent une lettre qu'ils envoyèrent à miss Sally Brass, la priant en termes mystérieux et concis de vouloir bien accorder le plus tôt possible l'honneur de sa compagnie à un ami inconnu qui désirait la consulter et qui l'attendait en ce lieu. Cette communication eut le plus prompt résultat: dix minutes à peine s'étaient écoulées depuis le retour du messager, lorsqu'on annonça miss Brass en personne.
«Madame, dit le gentleman seul alors dans la salle, veuillez prendre une chaise.»
Miss Brass s'assit d'un air très-roide et très-froid. Elle parut n'être pas peu surprise, et elle l'était beaucoup en effet, de trouver que le locataire et le mystérieux correspondant ne faisaient qu'un.
«Vous ne vous attendiez pas à me voir? dit le gentleman.