L'aimable époux eut un moment d'hésitation; mais pensant en lui- même que mistress Quilp pourrait emporter la réponse, s'il en avait une à faire, il ferma la croisée, ouvrit la porte et invita rudement sa femme à entrer. Celle-ci obéit avec empressement et s'agenouilla devant le feu pour se réchauffer les mains, après avoir remis au nain un petit paquet.
«Que je suis donc content de vous voir mouillée comme ça, dit Quilp en lui arrachant la lettre des mains et dirigeant sur sa femme des yeux louches; quel plaisir de vous voir gelée! Quel bonheur que vous vous soyez perdue en route! C'est une vraie jouissance de voir comme vos yeux sont rouges à force de pleurer, et je me sens dilater le coeur de voir votre petit nez violet de froid comme une pomme de terre.
— Quilp!… s'écria la jeune femme en sanglotant, que vous êtes cruel!…
— Eh bien! elle croyait donc que j'étais mort! dit le nain plissant son visage en une foule de grimaces plus extraordinaires les unes que les autres. Elle croyait donc qu'elle allait avoir tout mon argent pour se remarier à quelque galant de son goût? Ah! ah! ah! elle croyait ça!»
Ces reproches ne furent suivis d'aucune réponse de la pauvre petite femme. Elle restait agenouillée, chauffant ses mains en pleurant, ce qui charmait M. Quilp. Mais, tandis qu'il la contemplait, tout épanoui de joie, il vint à remarquer que Tom Scott paraissait aussi s'amuser beaucoup de son côté. Comme il ne se souciait pas d'associer à son plaisir ce présomptueux compagnon, le nain se lança sur lui, le saisit au collet, le traîna jusqu'à la porte et, après une courte lutte, l'envoya d'un coup de pied dans la cour. En retour de cette marque d'attention, Tom se planta immédiatement sur ses mains et courut ainsi jusqu'à la croisée; là, si l'on peut admettre cette expression, il regarda avec ses souliers par la fenêtre: tambourinant avec ses pieds comme une benshée[5], du haut en bas des vitres. Naturellement, M. Quilp ne perdit pas de temps pour recourir à l'inévitable tisonnier. Il s'avança doucement en faisant des détours et se mettant en embuscade; puis soudain, avec sa barre de fer, il envoya à son jeune ami un ou deux compliments si peu équivoques, que Tom Scott se sauva précipitamment, laissant son maître tranquille possesseur du champ de bataille.
«C'est bien! dit froidement le nain. À présent que cette petite affaire est heureusement terminée, je vais lire ma lettre. Hum! murmura-t-il en y jetant les yeux, je connais cette écriture. C'est de la belle Sarah!…»
Il ouvrit la lettre et lut les lignes suivantes, écrites en une ronde légale magnifique:
«Sammy s'est laissé retourner et a révélé le secret. Tout est connu. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous sauver, car on vous cherche déjà pour vous arrêter. Ils sont restés tranquilles jusqu'à cette heure, parce qu'ils espèrent vous surprendre. Ne perdez pas de temps. J'en ai fait autant de mon côté. Je les défie bien de me trouver. Si j'étais à votre place, je ne me laisserais pas prendre non plus. S. B., ci-devant à B. M.»
Il ne faudrait rien moins qu'une langue nouvelle pour décrire les divers changements que subit la physionomie de Quilp, en relisant cette lettre une demi-douzaine de fois: jamais on n'a rien écrit, rien lu, rien dit qui fût d'un effet plus énergique. Pendant longtemps, le nain resta sans prononcer une seule parole; mais après un intervalle considérable qui tint mistress Quilp paralysée de terreur sous les regards que lui lançait son mari, celui-ci murmura avec un effort inouï:
«Si je le tenais ici! Ah! si je le tenais seulement ici!…