On le rappela à lui-même; on lui dit de se contenir et de supporter en homme la prospérité. Quelqu'un ajouta qu'il devait penser à sa pauvre mère. Ah! c'était parce qu'il pensait tant à elle, que cette heureuse nouvelle l'avait anéanti. On l'entoura, on lui dit que la vérité s'était fait jour; que partout, en ville comme au dehors, la sympathie avait éclaté pour son malheur. Ce n'était pas là ce qui le touchait; sa pensée ne s'étendait pas au delà de la maison. Barbe avait-elle eu connaissance de tout ce qui s'était passé? Qu'avait-elle dit? Que lui avait-on dit? Il n'avait pas d'autre parole.
On lui fit boire un peu de vin. On lui adressa quelques mots affectueux jusqu'à ce qu'il fût remis; alors il put entendre distinctement et remercier ses protecteurs.
Il était libre de partir. M. Garland émit l'avis d'emmener Kit, maintenant qu'il se sentait beaucoup mieux. Les gentlemen l'entourèrent et lui pressèrent les mains. Il leur exprima toute sa reconnaissance pour l'intérêt qu'ils lui avaient témoigné et pour les bonnes promesses qu'ils lui faisaient; mais cette fois encore il fut impuissant à parler, et il lui eût été bien difficile de marcher s'il ne se fût appuyé sur le bras de son maître.
Comme on traversait les sombres couloirs, on rencontra quelques employés de la prison qui attendaient Kit pour le féliciter dans leur rude langage sur sa mise en liberté. Le lecteur de journal était de ce nombre: mais ses compliments, loin de partir du coeur, avaient quelque chose de morose. Il semblait considérer Kit comme un intrus, comme un intrigant qui, sous de faux prétextes, avait obtenu son admission dans la prison et joui d'un privilège auquel il n'avait pas droit.
«C'est, pensait-il, un excellent jeune homme; mais il n'avait pas affaire ici, et le plus tôt qu'il en sortira sera le mieux.»
La dernière porte se ferma derrière Kit et ses amis. Ils avaient franchi le mur extérieur et se trouvaient en plein air, dans la rue dont il s'était si souvent retracé l'image, qu'il avait si souvent rêvée lorsqu'il était enfermé entre ces noires murailles. La rue lui sembla plus large, plus animée qu'autrefois. La nuit était triste, et cependant combien à ses yeux elle parut vive et gaie!
Un des gentlemen, en prenant congé de Kit, lui glissa de l'argent dans la main. Kit ne le compta point: mais à peine eut-on dépassé le tronc destiné aux prisonniers pauvres, que le jeune homme y courut déposer l'argent qu'on venait de lui donner.
M. Garland avait dans une rue voisine une voiture qui l'attendait. Il y fit monter Kit auprès de lui, et ordonna au cocher de le conduire à la maison. La voiture ne put d'abord marcher qu'au pas, précédée de torches pour l'éclairer, tant le brouillard était intense: mais quand on eut franchi la rivière et laissé en arrière les quartiers de la ville proprement dite, on n'eut plus à prendre ces précautions, et l'on alla plus vite. Le galop même semblait trop lent à l'impatient Kit, pressé d'arriver au terme du voyage; ce ne fut que lorsqu'ils furent près de l'atteindre, qu'il pria le cocher d'aller plus lentement, et, quand il verrait la maison, de s'arrêter seulement une minute ou deux pour lui laisser le temps de respirer.
Mais ce n'était pas le moment de s'arrêter. Le vieux gentleman éleva la voix; les chevaux hâtèrent leur pas, franchirent la grille du jardin, et une minute après stationnèrent à la porte. À l'intérieur de la maison retentit un grand bruit de voix et de pieds. La porte s'ouvrit. Kit se précipita… Il était dans les bras de sa mère.
Il y avait là aussi l'excellente mère de Barbe, qui tenait le petit nourrisson dont elle ne s'était pas séparée depuis le triste jour où l'on pouvait si peu espérer une telle joie. La pauvre femme! Elle versait toutes ses larmes et sanglotait comme jamais femme n'a sangloté; puis il y avait la petite Barbe, pauvre petite Barbe, toute maigrie et toute pâle, et cependant si jolie toujours! Elle tremblait comme la feuille et s'appuyait contre la muraille. Il y avait mistress Garland, plus affable et plus bienveillante que jamais, et qui, dans son émotion, se sentait défaillante et prête à tomber sans que personne songeât à la soutenir; puis M. Abel, qui frottait vivement son nez et voulait embrasser tout le monde; puis le gentleman qui tournait autour d'eux tous sans s'arrêter un moment; enfin il y avait le bon, le cher, l'affectueux petit Jacob, assis tout seul au bas de l'escalier, avec ses mains posées sur ses genoux comme un vieux bonhomme, criant à faire trembler sans que personne s'occupât de lui: tous et chacun heureux au delà de leurs souhaits et faisant ensemble ou à part mille espèces de folies à la fois.