Kit multiplia en tremblant des questions comme celles-ci: Où était le lieu de leur retraite? Comment l'avait-on découvert? Depuis quand? Miss Nell était-elle bien portante? Était-elle heureuse?
«Nous savons qu'elle est heureuse, dit M. Garland. Bien portante, je… je pense qu'elle ne tardera pas à l'être. Elle a été faible et souffrante, à ce qu'on m'a dit; mais elle était mieux, d'après les nouvelles que j'ai reçues ce matin, et l'on était plein d'espoir. Asseyez-vous, que je vous dise le reste.»
Osant à peine respirer, Kit obéit à son maître. M. Garland lui raconta alors qu'il avait un frère, dont il devait se souvenir d'avoir entendu parler dans la famille et dont le portrait, fait au temps de sa jeunesse, ornait la plus belle pièce de la maison; que ce frère avait vécu depuis longues années à la campagne, auprès d'un vieux desservant son ami d'enfance; que tout en s'aimant comme doivent s'aimer deux frères, ils ne s'étaient pas revus dans tout ce laps de temps, et n'avaient communiqué entre eux que par des lettres écrites à d'assez longs intervalles; qu'en attendant toujours l'époque où ils pourraient encore se presser la main, ils laissaient s'écouler le présent, selon l'usage des hommes, et l'avenir devenir lui-même le passé; que son frère, dont le caractère était très-doux, très-tranquille, très-réservé, comme celui de M. Abel, avait gagné l'affection des pauvres gens parmi lesquels il vivait et qui vénéraient le vieux bachelier (c'était son sobriquet) et éprouvaient tous les jours les effets de sa charité et de sa bienveillance; qu'il avait fallu bien du temps et des années pour connaître toutes ces petites circonstances, car le vieux bachelier était de ceux dont la bonté fuit le grand jour et qui éprouvent plus de plaisir à découvrir et vanter les vertus des autres qu'à emboucher la trompette pour préconiser les leurs, fussent-elles plus grandes. M. Garland ajouta que c'était pour cela que son frère lui parlait rarement de ses amis du village; que cependant deux de ces derniers, une enfant et un vieillard auquel il s'était fortement attaché, lui avaient tellement été au coeur que, dans une lettre datée de ces derniers jours, il s'était étendu sur leur compte, depuis le commencement jusqu'à la fin, et avait donné sur l'histoire de leur vie errante et de leur tendresse mutuelle des détails si touchants, que cette lettre avait fait couler les larmes de toute la famille. À cette lecture, M. Garland avait été amené tout de suite à penser que l'enfant et le vieillard devaient être ces deux infortunés fugitifs qu'on avait tant cherchés, et que le ciel les avait confiés aux soins de son frère. Il avait en conséquence écrit pour obtenir de nouvelles informations qui ne laissassent subsister aucun doute: le matin même, la réponse était arrivée; elle avait confirmé les premières conjectures. Telle était la cause du projet de voyage qu'on devait exécuter dès le lendemain.
«Cependant, ajouta le vieux gentleman en se levant et posant la main sur l'épaule de Kit, vous devez avoir grand besoin de repos; car une journée comme celle-ci est faite pour briser les forces de l'homme le plus robuste. Bonne nuit, et puisse le ciel donner à notre voyage une heureuse fin!»
CHAPITRE XXXII.
Kit ne fit pas le paresseux le lendemain matin. Il sauta à bas du lit avant le jour et commença à se préparer pour l'expédition tant désirée. Agité à la fois par les événements de la veille et par la nouvelle inattendue qu'il avait reçue le soir, il n'avait guère goûté de sommeil durant les longues heures d'une nuit d'hiver; des rêves sinistres qui avaient assiégé son chevet l'avaient tellement fatigué, que ce fut pour lui un repos de se trouver debout sur ses pieds.
Mais, quand c'eût été le commencement de quelque grand travail, comme ceux d'Hercule, avec Nelly pour but, quand c'eût été le départ pour quelque voyage de longue haleine, à pied même, dans cette saison rigoureuse, condamné à toutes les privations, entouré de tous les genres d'obstacles, menacé de mille peines, de mille fatigues, de mille souffrances; quand c'eût été l'aurore d'un grand jour d'entreprise laborieuse, capable de mettre à l'épreuve toutes les ressources de sa fermeté, de son courage et de sa patience, qu'on lui laissât voir seulement en perspective la chance de le terminer heureusement par la satisfaction et le bonheur de Nell, Kit n'aurait pas déployé moins de zèle, il n'aurait pas montré moins d'impatience et d'ardeur.
Il n'y avait pas que lui qui fût éveillé et sur pied. Un quart d'heure après, toute la maison était en mouvement. Chacun était affairé, chacun voulait contribuer pour sa part à hâter les préparatifs. Le gentleman, il est vrai, ne pouvait guère rien faire par lui-même; mais il exerçait une surveillance générale, et peut-être n'y avait-il personne qui se donnât autant de mouvement. Il ne fallut pas longtemps pour arranger les bagages; tout était prêt dès le point du jour. Alors Kit commença à regretter qu'on eût été aussi vite, car la chaise de poste qui avait été louée d'avance ne devait arriver qu'à neuf heures; et d'ici là, il n'y avait que le déjeuner pour remplir l'attente d'une heure et demie.
Oui, mais Barbe? Il ne faut pas l'oublier. Barbe avait fort à faire; mais tant mieux, après tout, Kit pourrait l'aider, et c'était bien la manière la plus agréable de tuer le temps. Barbe ne fit aucune objection à cet arrangement; et Kit, poursuivant l'idée qui la veille au soir lui était venue si subitement, commença à se douter que sûrement Barbe l'aimait et que sûrement il aimait Barbe.
Barbe, de son côté, s'il faut dire la vérité, comme on doit toujours la dire, Barbe semblait, de toutes les personnes de la maison, celle qui s'associait avec le moins de plaisir à tout ce mouvement; et Kit, dans l'expansion de son coeur, lui ayant fait connaître tout son ravissement, toute sa joie, Barbe devint encore plus abattue et parut voir avec moins de plaisir que jamais le voyage projeté.