C'était par une journée d'un froid aigu; un vent violent soufflait au visage des voyageurs et blanchissait la terre durcie en dépouillant les arbres et les haies de la gelée qui les couvrait, et qu'il faisait tournoyer comme un tourbillon de poussière. Mais qu'importait à Kit le mauvais temps! Il y avait même dans ce vent qui arrivait avec des mugissements quelque chose de libre et de rafraîchissant qui eût été agréable si le souffle n'avait pas été si fort. Tandis qu'il balayait tout sur le passage de son nuage de glace, jetant à terre les branches sèches et les feuilles flétries, et les emportant pêle-mêle, il semblait à Kit qu'une sympathie générale régnait dans la nature en faveur du même but, et que tout y mettait le même intérêt et le même empressement qu'eux-mêmes. Chaque bouffée semblait les pousser en avant. Croyez-vous que ce ne fût rien que de leur livrer bataille à chaque pas, de les forcer à livrer passage, de les vaincre l'une après l'autre, de les regarder venir, ramassant toutes leurs forces et leur furie pour les assaillir, de leur faire tête un moment, le temps de les laisser passer en sifflant, et alors de se donner le plaisir de se retourner pour les voir fuir par derrière, honteux comme des vaincus, d'entendre leur rage expirante dans le lointain, frémissant encore au travers des arbres robustes qui se courbent devant les derniers efforts de la tempête!

Toute la journée, il neigea sans interruption. La nuit vint, brillante et étoilée; mais le vent n'était pas tombé, et le froid était des plus vifs. Parfois, vers la fin de ce long relais, Kit ne pouvait s'empêcher de souhaiter qu'il fît un peu plus chaud; mais quand on s'arrêtait pour changer de chevaux, et qu'il avait battu la semelle pendant quelques minutes, payé le postillon, éveillé l'autre, qu'il s'était donné du mouvement à droite et à gauche jusqu'à ce que les chevaux fussent attelés, il avait si chaud, que le sang lui fourmillait au bout des doigts. Alors il lui semblait qu'avec un peu moins de froid il perdrait la moitié du plaisir et de l'honneur du voyage. Là-dessus, il s'élançait gaiement sur sa banquette, chantant aux accords joyeux des roues qui recommençaient à tourner; et, laissant les bons citadins dormir dans leurs lits bien chauds, il poursuivait sa course le long de la route solitaire.

Cependant les deux gentlemen qui étaient à l'intérieur, fort peu disposés à dormir, trompaient le temps par la conversation. Pressés l'un et l'autre de la même impatience, leur entretien roulait souvent sur l'objet de leur expédition, sur la manière dont elle avait été conduite, sur les espérances et les craintes que leur en inspirait le dénoûment. Des premières, ils en avaient beaucoup; des secondes, peu, peut-être même aucune, au delà de cette inquiétude indéfinissable qui est inséparable d'une espérance subitement éveillée et d'une attente prolongée.

Dans un moment de repos après une de leurs conversations, et quand déjà la moitié de la nuit s'était écoulée, le gentleman, devenu de plus en plus silencieux et pensif, se tourna vers son compagnon et lui dit brusquement:

«Êtes-vous un auditeur patient?

— Comme bien d'autres, je suppose, répondit en souriant M. Garland. Je puis l'être si ce qu'on me raconte m'intéresse; dans le cas contraire, je puis faire semblant de l'être. Pourquoi me demandez-vous ça?

— J'ai sur les lèvres un court récit, et je vais vous mettre tout de suite à l'épreuve. C'est très-court.»

Et sans attendre une réponse, il appuya sa main sur le bras de
M. Garland et s'exprima ainsi:

«Il y avait autrefois deux frères qui s'aimaient tendrement l'un l'autre. Il existait entre leurs âges une certaine disproportion: quelque douze ans. Peut-être était-ce une raison pour accroître leur attachement mutuel. Cependant, malgré la distance qui les séparait, ils devinrent rivaux de bonne heure. La plus profonde, la plus forte affection de leurs coeurs se porta sur le même objet.

«Le plus jeune s'en aperçut le premier, à diverses circonstances qui éveillèrent son attention et sa vigilance. Je ne vous dirai pas quelle douleur il éprouva, à quelle agonie son âme fut en proie, quelle lutte il eut à soutenir contre lui-même. Il avait eu une enfance maladive. Son frère, plein de patience et d'égards au sein de sa belle santé et de sa force, s'était bien souvent sevré des plaisirs qu'il aimait pour rester assis au chevet du malade, lui racontant de vieilles histoires jusqu'à ce que son visage pâle s'illuminât d'un éclat extraordinaire; ou pour le porter dans ses bras jusqu'à quelque lieu champêtre où il veillait sur le pauvre et triste enfant, pendant qu'il jouissait là d'une brillante journée d'été et du spectacle de la santé, partout dans la nature alentour, excepté en lui-même; en un mot, pour lui servir de tendre et fidèle garde-malade. Je ne m'étendrai pas sur tout ce qu'il fit pour conquérir l'amour de la pauvre et faible créature; car mon histoire n'aurait pas de fin. Mais quand arriva le temps de la rivalité, le coeur du plus jeune frère se remplit du souvenir de ces jours d'autrefois. Le ciel lui donna la force d'acquitter, par les sacrifices réfléchis d'une âme déjà mûrie par les années, les soins donnés par un élan de dévouement juvénile. Il ne troubla point le bonheur de son frère. La vérité ne s'échappa jamais de ses lèvres; il quitta son pays, avec l'espoir de mourir à l'étranger.