Il se parlait ainsi à lui-même, plutôt qu'il ne s'adressait au visiteur; mais lorsqu'il eut posé la lampe sur la table, il la leva, comme s'il était frappé d'un souvenir momentané ou d'un sentiment de curiosité, et la porta au visage de Kit. Puis, ayant l'air d'oublier à l'instant même ce qu'il voulait faire, il se retourna et remit la lampe sur la table.

«Elle dort tranquillement, dit-il, mais ce n'est pas étonnant. Les mains des anges ont semé la neige à flots épais sur la terre pour que le pas le plus léger semble plus léger encore; les oiseaux eux-mêmes sont morts pour que leurs chants ne puissent l'éveiller. Elle avait l'habitude de leur donner à manger, monsieur. Quelque froid qu'il fasse et quelques affamés qu'ils soient, les timides oiseaux nous fuient; mais elle, ils ne la fuyaient jamais.»

Il s'arrêta encore pour écouter, et, osant à peine respirer, il écouta longtemps, longtemps. Passant de cette idée à une autre, il ouvrit un vieux coffre, en retira quelques vêtements avec la même précaution que si c'eussent été autant de créatures vivantes, et se mit à les caresser avec sa main et à les plier soigneusement.

«Pourquoi perdre ton temps au lit comme ça, chère Nell? murmura-t- il, lorsqu'il y a dehors de jolies baies rouges qui t'attendent pour les cueillir? Pourquoi perdre ton temps au lit comme ça, lorsque tes petits amis se glissent près de la porte en criant: «Où est Nell! la douce Nell?» et pleurent et sanglotent, parce qu'ils ne te voient pas!… Elle était toujours mignonne avec les enfants. Le plus farouche était docile avec elle. Elle était si gentille pour eux, si gentille et si bonne!»

Kit n'avait pas la force de parler. Ses yeux étaient remplis de larmes.

«Son petit vêtement de la maison, son vêtement favori!… s'écria le vieillard en le pressant contre son coeur et le caressant de sa main ridée. Elle le cherchera à son réveil. On l'avait caché ici pour rire, mais elle l'aura, elle l'aura. Je ne voudrais point contrarier ma bien-aimée, pour tous les biens du monde entier, je ne le voudrais point. Voyez ces souliers, comme ils sont usés! Elle les a gardés pour se rappeler notre long voyage. Comme ses petits pieds étaient à nu sur le sol! J'ai su depuis que les pierres les avaient blessés et meurtris. Mais elle, elle ne me l'aurait jamais dit. Non, non, elle s'en serait bien gardée! et depuis, je me suis souvenu qu'elle marchait derrière moi, monsieur, afin que je ne visse pas comme elle boitait. Et cependant elle tenait ma main dans les siennes, et cherchait encore à me soutenir!»

Il pressa les souliers contre ses lèvres, et les ayant posés avec soin, il recommença son dialogue intérieur. De temps en temps il regardait d'un oeil inquiet et ardent du côté de la chambre qu'il venait de visiter tout à l'heure.

«Elle n'avait pas l'habitude autrefois de rester ainsi au lit; mais c'est qu'alors elle se portait bien. Prenons patience. Quand elle se portera bien, elle se lèvera de bonne heure, comme autrefois; elle ira dehors respirer la fraîcheur salutaire du matin. Souvent, j'ai essayé de reconnaître le chemin qu'elle avait suivi; mais ses petits pieds de fée ne laissaient pas d'empreinte pour me guider sur la terre humide de rosée. — Qui est là?… Fermez la porte… Vite!… N'avons-nous pas déjà assez de mal à la défendre contre ce froid de marbre et à la tenir chaudement?»

La porte s'était ouverte en effet. M. Garland et son ami entrèrent, accompagnés de deux autres personnes. C'était le maître d'école et le vieux bachelier. Le maître d'école tenait à la main une lumière: selon toute apparence, il était allé chez lui nourrir sa lampe épuisée par une longue veillée, au moment où Kit était arrivé. C'est ce qui fait qu'il avait trouvé le vieillard seul.

Celui-ci se calma à la vue de ses deux amis, et perdant tout à coup l'irritation, si l'on peut donner ce nom à une agitation si faible et si triste, avec laquelle il avait parlé quand la porte s'était ouverte, il reprit sa première position, et peu à peu retomba dans son balancement monotone et dans sa lugubre et vague lamentation.