Une fois en vaine de gaieté, M. Brass ne s'en tint pas là: il se pourvut en cassation, alléguant en sa faveur que, s'il avait consenti à déclarer lui-même les faits à sa charge, c'était sur l'assurance réitérée qu'on lui avait donnée, et les promesses qu'on lui avait faites d'obtenir pour lui pardon et impunité; il invoquait l'indulgence que la loi ne refuse pas en pareil cas aux esprits crédules, victimes de leur confiance innocente. Après un débat solennel, ce point, ainsi que d'autres de nature technique, dont il serait difficile d'exagérer la grotesque extravagance, fut déféré à la décision des juges. En attendant, Sampson avait été réintégré dans sa première résidence. Finalement, vainqueur sur quelques points, vaincu sur d'autres, le résultat définitif fut qu'au lieu d'être prié de vouloir bien voyager pour un temps en pays étranger, il obtint la faveur d'orner de sa présence la mère patrie, sous certaines restrictions tout à fait insignifiantes.

Voici quelles furent ces restrictions: il devait, durant un nombre d'années déterminé, résider dans un bâtiment spacieux où étaient logés et entretenus aux frais du public plusieurs autres gentlemen qui étaient vêtus d'un uniforme gris très-simple, bordé de jaune, portant les cheveux ras et vivant principalement d'un petit potage au gruau. On l'invita aussi à partager leur exercice qui consiste à monter constamment une série interminable de marches d'escalier; et de peur que ses jambes, peu accoutumées à ce genre de divertissement, ne s'en trouvassent avariées, on lui fit porter au-dessus de la cheville une amulette de fer pour lui servir de charme contre la fatigue. Une fois bien convenus de leurs faits, on le transporta un soir à son nouveau séjour, en grande cérémonie, dans un des carrosses de Sa Majesté, en compagnie de neuf autres gentlemen et de deux dames admis au même privilège.

Indépendamment de ces petites peines, autrement dit, de ces bagatelles, son nom fut effacé du rôle des attorneys; et je ne sais pas si vous savez que jusqu'à ces derniers temps cette mesure a toujours été considérée comme une marque de dégradation, de déshonneur pour celui qui la subit, comme impliquant nécessairement quelque acte de félonie abominable, vu qu'il y a tant de noms très-peu respectables qui se carrent tranquillement aux meilleures places de la liste des procureurs, sans être en rien molestés.

Quant à Sally Brass, il courut sur son compte une foule de rumeurs contradictoires. Il y en avait d'aucuns qui disaient avec pleine assurance qu'elle s'était rendue aux docks en habits d'homme et s'y était engagée comme matelot femelle. D'autres insinuaient qu'elle s'était enrôlée comme simple soldat dans le deuxième régiment des gardes à pied et qu'on l'avait aperçue en uniforme à son poste, c'est-à-dire se tenant un soir appuyée sur son fusil dans une des guérites du parc de Saint-James; mais de tous ces bruits, celui qui paraît le plus vraisemblable, c'est, qu'après un laps de quelque cinq années, pendant lesquelles rien n'indique que personne ait pu la rencontrer, on vit plus d'une fois deux misérables créatures se glisser à la nuit hors des réduits les plus reculés de Saint-Giles et cheminer le long des rues en traînant la savate, le corps tout courbé, scrutant les tas d'ordures et les ruisseaux comme pour y chercher quelque débris de nourriture, quelque rebut du souper de la veille. Jamais ces espèces de spectres n'apparaissaient que dans les nuits de froid et d'obscurité où ces terribles fantômes, ces images incarnées de la misère, du vice et de la famine, qui en tout autre temps se cachent dans les plus hideux repaires de Londres, sous les portes cochères, les voûtes sombres et dans les caves, s'aventurent à rôder dans les rues. Ceux qui avaient connu Sampson et Sally, disaient tout bas que ce devait être l'ex-procureur et sa soeur; et il paraît qu'encore aujourd'hui on les voit quelquefois passer, la nuit, quand il fait bien noir, avec leur sale accoutrement, tout contre le passant, qui s'écarte avec dégoût.

On ne retrouva le corps de Quilp qu'au bout de quelques jours. Une enquête fut ouverte près de l'endroit où les flots l'avaient déposé. L'opinion générale fut que le nain s'était suicidé, et comme toutes les circonstances de sa mort paraissaient s'accorder avec cette présomption, le verdict fut rendu dans ce sens. Il fut enterré avec un pieu enfoncé au travers du coeur, au beau milieu d'un carrefour.

Cependant, le bruit courut plus tard que cette horrible et barbare pratique n'avait pas été mise à exécution et que les restes de Quilp avaient été secrètement rendus à Tom Scott. Sur ce point même, toutefois, les sentiments furent divisés, car plusieurs personnes prétendirent que Tom Scott avait déterré à minuit la dépouille de son maître et l'avait portée à un endroit indiqué d'avance par la veuve. Il est à présumer que ces deux histoires n'avaient pas d'autre fondement que les larmes versées par Tom, lors de l'enquête: et nous devons dire à ceux qui ne voudraient pas le croire, que le fait des larmes est véritable; bien plus, Tom manifesta le plus vif désir d'aller donner une pile au jury. Voyant qu'on l'en empêchait et qu'on l'avait même chassé de la salle, il voulut du moins, par esprit de vengeance, en obscurcir l'unique croisée en se posant en éventail dans l'embrasure, la tête en bas, jusqu'à ce qu'un sergent de ville, qui ne badinait pas, le remit sur ses pieds lestement en lui faisant faire la culbute.

Se trouvant sur le pavé, par suite de la mort de son maître, il se détermina à courir le monde sur la tête et sur les mains, et, en conséquence, il commença à faire la roue pour gagner sa vie. Cependant, comme sa qualité d'Anglais lui paraissait un obstacle insurmontable à ses succès dans cette carrière (quoique l'art des culbutes soit chez nous en assez grande faveur), il prit le nom d'un marchand d'images italien avec qui il fit connaissance; et sous le nom de Tomscotino fit désormais ses pirouettes à l'envers avec un succès prodigieux et devant un public de plus en plus nombreux.

La petite mistress Quilp ne se pardonna jamais l'unique faute qui pesât sur sa conscience, et elle ne pouvait y penser ni en parler sans pleurer amèrement. Son mari ne laissait point de parents, elle était riche; il n'avait pas fait de testament, sinon elle fût restée pauvre. S'étant mariée la première fois à l'instigation de sa mère, elle ne consulta que son propre goût pour un second choix. Ce choix tomba sur un homme agréable et jeune encore; et comme il avait posé pour condition préliminaire que mistress Jiniwin vivrait hors de la maison avec une pension alimentaire, les deux époux n'eurent, après la célébration du mariage, que la moyenne nécessaire de querelles qu'il doit y avoir dans un bon ménage, et menèrent une joyeuse existence avec l'argent du défunt.

M. et mistress Garland et M. Abel continuèrent leur petit trantran ordinaire, à l'exception d'un changement qui se produisit dans leur intérieur, comme nous allons l'exposer: Quand le temps fut venu, M. Abel s'associa avec son ami le notaire. À cette occasion, il y eut dîner, bal, réjouissance complète. Au bal, le hasard voulut qu'on eût invité la jeune personne la plus modeste qu'on ait jamais vue, et le hasard voulut encore que M. Abel tombât amoureux d'elle. Comment se fit la chose, ou comment les deux jeunes gens s'en aperçurent, ou lequel des deux communiqua le premier à l'autre sa découverte, c'est ce que l'on ignore. Toujours est-il qu'après un certain temps ils se marièrent; toujours est-il qu'ils furent heureux à faire envie, toujours est- il enfin qu'ils méritaient bien leur bonheur. Il ne pouvait rien y avoir de plus agréable pour nous que d'ajouter à ces détails qu'ils eurent beaucoup d'enfants; car la bonté et la vertu ne peuvent se multiplier et se répandre sans que ce soit un ornement de plus à joindre aux autres beautés de la nature et un sujet de joie légitime pour l'humanité tout entière.

Le poney garda son caractère et ses principes d'indépendance jusqu'au dernier moment de sa vie, qui fut d'une longueur peu commune, et lui valut le surnom de Mathusalem. Souvent il traîna le petit phaéton de la maison de M. Garland père à la maison de M. Garland fils; et comme les parents et leurs enfants se réunissaient très-fréquemment, il eut chez les jeunes époux une écurie à lui où il se rendait de lui-même avec une étonnante dignité. Il voulut bien condescendre à jouer avec les enfants lorsque ceux-ci furent devenus assez grands pour cultiver son amitié, et il courait avec eux comme un chien à travers le petit enclos. Mais, bien qu'il se relâchât à tel point de sa fierté d'humeur, et leur permît des caresses et de petites privautés, comme par exemple d'examiner ses sabots ou de se pendre à sa queue, jamais il ne souffrit qu'aucun d'eux montât sur son dos pour le conduire; montrant ainsi que la familiarité elle-même a ses limites, et qu'il y a des points réservés avec lesquels il ne faut pas badiner.