Ils traversèrent des rues resserrées, des ruelles étroites; leur pas était à la fois timide et rapide. Ils gravirent aussi, toujours courant, la colline escarpée, couronnée par le vieux château noir, sans s'être seulement retournés pour jeter un regard derrière eux.

Mais comme ils approchaient des murs en ruine, la lune se leva dans tout son éclat; et alors, du pied de ce monument garni de lierre, de mousse et d'herbes grimpantes, l'enfant contempla la ville endormie, couchée dans l'ombre de la vallée; puis plus loin la rivière avec ses sillages mouvants de lumière, puis encore les collines lointaines; et pendant ce temps elle pressait moins fortement la main du vieillard, quand tout à coup, fondant en larmes, elle se jeta au cou de son grand-père.

CHAPITRE VI.

Cette faiblesse momentanée une fois passée, l'enfant évoqua de nouveau la résolution qui l'avait soutenue jusqu'alors; et ne perdant pas de vue cette idée salutaire, que c'était le crime des hommes qui précipitait sa fuite, que de sa seule fermeté dépendait le salut de son grand-père, sans qu'elle eût pour s'aider l'appui d'un bon conseil ou d'une main secourable, elle pressa le pas de son compagnon et s'interdit de regarder désormais en arrière.

Tandis que le vieillard, soumis et abattu, semblait se courber devant elle, se faire humble et petit comme s'il était en présence de quelque être supérieur, l'enfant éprouvait en elle-même un sentiment nouveau qui élevait sa nature et lui inspirait une énergie et une confiance qu'elle ne s'était jamais connues. Maintenant la responsabilité ne se divisait plus: le poids tout entier de leurs deux existences retombait sur Nelly, et désormais c'était elle qui devait penser et agir pour deux.

«C'est moi qui l'ai sauvé, pensait-elle. Dans tous les dangers, dans toutes les épreuves, je saurai m'en souvenir.»

En tout autre temps, l'idée d'avoir abandonné sans un mot d'explication l'amie qui leur avait montré une bienveillance si franche, l'idée qu'elle et son grand-père seraient coupables, au moins en apparence, de trahison et d'ingratitude; joint à cela, le regret d'avoir dû s'éloigner des deux soeurs, l'eussent remplie de chagrin. Mais maintenant toute autre considération s'effaçait devant les incertitudes, les anxiétés de leur vie sauvage et errante; et dans le désespoir même de leur situation Nelly puisait plus d'élévation et de force.

Aux pâles lueurs du clair de lune qui ajoutaient à la blancheur mate de son teint, ce visage délicat sur lequel la pensée soucieuse s'unissait à la grâce charmante et à la douceur de la jeunesse, ces yeux brillants, cette tête tout intellectuelle, ces lèvres qui se pressaient avec tant de résolution et de courage, ces contours fins, ce mélange de tant d'énergie et de tant de faiblesse, tout cela disait dans un silence éloquent l'histoire de Nelly et de son grand-père: mais cette histoire, elle n'était recueillie que par le vent qui l'emportait pour jeter peut-être au chevet de quelque mère le rêve pénible d'une enfant se fanant dans sa fleur et s'endormant de ce sommeil qui ne connaît point de réveil.

La nuit commença à disparaître, la lune à s'effacer, les étoiles à pâlir et à s'obscurcir: le matin, froid comme ces astres sans lumière, se montra lentement. Alors de derrière une colline le soleil se leva majestueux, poussant devant lui les brouillards comme de noirs fantômes, et purgeant la terre de ces ombres sépulcrales jusqu'à ce que les ténèbres fussent dissipées. Quand il eut monté plus haut sur l'horizon, et que ses rayons bienfaisants eurent repris leur chaleur, l'enfant et le vieillard se couchèrent pour dormir sur une berge, tout près d'un cours d'eau.

Cependant Nelly laissa sa main posée sur le bras du vieillard; et longtemps après qu'il se fut endormi profondément, elle le contemplait encore d'un oeil fixe. Enfin, la lassitude s'empara d'elle; sa main se détendit, se roidit de nouveau, se détendit encore, et les deux compagnons sommeillèrent l'un auprès du l'autre.