L'oeil appliqué à cette fente propice, il vit M. Brass assis à une table où se trouvaient, outre plumes, encre et papier, la cave à liqueurs, sa propre cave avec son propre rhum de la Jamaïque réservé jusqu'ici pour lui seul! puis de l'eau chaude, d'odorants citrons, des morceaux de sucre, tout ce qu'il fallait enfin pour composer un grog délicieux. Avec tous ces matériaux de choix, maître Sampson, qui était loin de méconnaître leurs justes droits à son attention, avait composé un grand verre de punch aux vapeurs brûlantes; en ce moment même il était en train de délayer le breuvage avec une cuiller à thé et y attachait un regard dans lequel une faible expression de regret était dominée par un rayon de douce et agréable jouissance. À la même table et appuyée sur ses deux coudes se trouvait mistress Jiniwin: elle n'avait plus besoin de prélever en cachette quelques cuillerées sur le punch d'autrui; elle buvait à larges gorgées dans son verre à elle; tandis qua sa fille, qui n'avait pas positivement de cendres sur la tête ni un sac de toile sur les épaules, mais bien une tenue décente et un certain air de chagrin, était à demi couchée dans un fauteuil et adoucissait sa peine en acceptant de temps à autre un peu de ce breuvage bienfaisant. Il y avait là encore deux bateliers-côtiers qui tenaient des dragues et autres instruments de leur métier: le plaisir qu'ils avaient à boire, leur nez naturellement rouge, leur face enluminée, leur air joyeux, leur présence en un mot, augmentaient, bien loin de le diminuer, l'air de gaieté et de confort qui faisait le vrai caractère de la réunion.

«Si je pouvais empoisonner le punch de cette chère vieille dame, se dit Quilp, je mourrais heureux!

— Ah! dit M. Brass rompant le silence et levant ses yeux au plafond avec un soupir, qui sait s'il ne nous regarde pas d'en haut! Qui sait s'il ne nous contemple pas de… du lieu quelconque où il peut être, et s'il n'a pas les yeux fixés sur nous! Ô mon Dieu!»

Ici M. Brass fit une pause pour boire la moitié de son verre de punch; puis il reprit ainsi en secouant la tête avec un sourire triste, mais sans perdre de vue l'autre moitié de son verre:

«Il me semble en vérité que j'aperçois ses yeux qui étincellent dans le miroir de cette liqueur. Ah! quand pourrons-nous le revoir ainsi? Jamais, jamais! Ce que c'est que de nous! une minute avant, nous sommes ici, ajouta-t-il en élevant son grand verre à la hauteur de son visage; et la minute d'après, nous sommes là…» Il goûta le contenu, puis, se frappant avec un geste emphatique un peu au-dessous de la poitrine, il s'écria: «Oui, nous sommes dans la tombe silencieuse. Et penser que me voilà ici à boire son rhum!… Tout cela me semble un rêve!»

Pour s'assurer sans doute de la réalité de sa position, M. Brass tendit, tout en parlant, son verre à mistress Jiniwin afin qu'elle l'emplit; et se tournant vers les deux bateliers:

«Alors les recherches ont été tout à fait infructueuses?

— Tout à fait, mon maître. Mais je crois bien que si son corps est porté quelque part, ça sera pour sûr du côté de Grinidge[1], à la marée basse… Est-ce pas, camarade?»

L'autre gentleman fit un signe d'assentiment et ajouta que le corps était attendu à l'hôpital où quelques pensionnaires ne seraient point fâchés de le voir arriver.

«Alors il ne nous reste plus qu'à nous résigner, dit M. Brass, qu'à nous résigner. Ce serait une consolation que d'avoir son corps, une triste consolation.