— Et Sally? ajouta le nain ravi de plaisir; aime-t-elle cet endroit?
— Elle l'aimera mieux, répondit la virago, quand elle y prendra le thé: faites-nous-le servir, et ne m'ennuyez pas davantage.
— Douce Sally! s'écria Quilp faisant un geste comme pour l'embrasser; gentille, charmante, ravissante Sally!
— C'est un homme vraiment remarquable! dit M. Brass dans un de ces apartés dont il avait l'habitude; c'est vraiment un troubadour! vous savez, un troubadour!»
Brass semblait laisser tomber ces compliments comme sans y songer, à son propre insu; mais le malheureux procureur, outre le froid terrible qu'il ressentait à la tête, avait été mouillé en chemin, et il eût volontiers consenti même à un sacrifice pécuniaire, pour échanger le lieu humide où il se trouvait contre une bonne chambre bien chaude, où il pût se sécher devant un bon feu. De son côté, Quilp, qui, indépendamment de sa malice démoniaque, n'était pas fâché de faire expier à Sampson la part qu'il avait prise dans la scène de deuil dont il avait été l'invisible témoin, du temps qu'il était noyé, observait ces signes de malaise avec un bonheur inexprimable; il n'aurait pas éprouvé plus de joie à s'asseoir au banquet le plus splendide.
Il convient aussi de faire remarquer, comme un petit trait du caractère de miss Sally Brass, que certainement, pour son propre compte, elle eût supporté de fort mauvaise grâce les désagréments du Désert, et qu'elle n'eût sans doute pas manqué de s'en aller avant l'apparition du thé; mais que, sitôt après avoir remarqué l'état pénible, la souffrance secrète de son frère, elle témoigna une satisfaction farouche, et se mit à s'amuser à sa manière. Quoique la pluie filtrât à travers les fentes du toit et mouillât leurs têtes, miss Brass ne faisait entendre aucune plainte, et présidait à la distribution du thé avec un calme imperturbable. Tandis que M. Quilp, dans sa bruyante hospitalité, installé sur une barrique vide, vantait ce lieu de plaisance comme le plus beau et le plus confortable des trois royaumes, et levait son verre pour boire à leur prochaine réunion de plaisir dans cet agréable endroit; tandis que M. Brass, avec la pluie qui inondait sa tasse, faisait de pénibles efforts pour se donner une contenance et paraître à l'aise; tandis que Tom Scott, qui attendait à la porte sous un vieux parapluie, se roidissait contre son mal, et s'efforçait de rire à gorge déployée, miss Sally Brass, sans songer à la pluie qui tombait sur ses charmes féminins et sur sa riche toilette, se tenait tranquillement assise devant le plateau, contemplant avec une jouissance intérieure la disgrâce de son frère, et satisfaite, dans son généreux oubli d'elle-même, de rester dans la taverne toute la nuit, en face des tourments qu'il éprouvait, et que son caractère avare et sordide ne lui permettait point de vouloir éviter. Et notez bien, car autrement le portrait ne serait pas complet, quoique ce ne soit qu'un trait, notez bien que miss Sally sympathisait au plus haut degré avec M. Brass, et qu'elle eût été hors d'elle si le procureur se fût permis de contrarier son client en quoi que ce fût.
Au plus fort de cette bruyante partie de plaisir, M. Quilp, ayant, sous un prétexte en l'air, renvoyé son serviteur aérien, reprit tout à coup ses manières habituelles, descendit de sa barrique, et posa une main sur la manche du procureur.
«Un mot, dit le nain, avant d'aller plus loin. Sally, voulez-vous écouter une minute?»
Miss Sally se rapprocha, accoutumée qu'elle était à avoir avec leur hôte des conférences qui n'en valaient que mieux, pour être dissimulées sous un air d'indifférence.
«C'est une affaire, dit le nain promenant son regard du frère à la soeur, une affaire très-délicate. Réfléchissez-y bien de concert quand vous serez seuls.