Quelques-uns de ces dormeurs sans rêves étaient couchés dans l'ombre de l'église, près des murs; comme s'ils s'y attachaient pour y trouver protection et bien-être. D'autres avaient choisi leur asile sous l'ombrage mouvant des arbres; d'autres sur le chemin où l'on pouvait passer près d'eux; d'autres parmi les tombes des petits enfants. Il y en avait qui avaient préféré s'étendre sur le sol même qu'ils avaient foulé dans leurs pérégrinations du jour; d'autres, là où le soleil couchant échaufferait leur petit lit; d'autres, là où ses premiers rayons les éclaireraient dès l'aube. Peut-être n'y avait-il aucune de ces âmes, emprisonnées maintenant dans la tombe, qui eût jamais de son vivant songé à se séparer de l'église, sa vieille compagne; ou si cette pensée avait jamais traversé son esprit, il avait conservé encore pour elle cet amour que l'on a vu des prisonniers garder à la cellule où ils avaient été longtemps confinés, et dont l'étroite enceinte, au moment du départ, les retenait encore par de chers et douloureux regrets.
Il s'écoula de longues heures avant que l'enfant refermât la fenêtre et gagnât son lit. Elle éprouvait encore quelque chose de semblable aux sensations d'autrefois, un frisson involontaire, une sorte de frayeur momentanée, mais qui s'évanouit aussitôt sans laisser d'alarme après soi. Ses rêves lui montrèrent aussi de nouveau le petit écolier; le toit s'ouvrit, et toute une colonne de visages brillants montaient dans les hauteurs du ciel, comme elle en avait vu dans les vieilles gravures des saintes écritures. Chers anges! ils abaissaient leurs regards sur le lit ou elle reposait. Quel doux et heureux songe! Au dehors, la tranquillité de la nature était restée la même, si ce n'est que l'air retentissait des accords d'une musique et du battement des ailes des séraphins. Au bout de quelque temps, miss Edwards et sa soeur lui apparurent, se tenant par la main, et se promenant parmi les tombes. Et alors le rêve devint confus et s'évanouit.
Avec l'éclat et la gaieté du matin, revint aussi la continuation des travaux de la veille, le retour de ses pensées agréables, un redoublement d'énergie, de tendresse et d'espérance. Ils travaillèrent activement tous trois, jusqu'à midi à mettre en ordre et arranger leurs maisons; puis ils allèrent faire visite au desservant.
C'était un vieux gentleman au coeur simple, à l'esprit humble, modeste, ami de la retraite. Il connaissait peu le monde, qu'il avait quitté depuis bien des années pour venir s'établir en ce lieu. Sa femme était morte dans la maison même qu'il occupait encore, et il y avait longtemps qu'il s'était détaché des joies et des espérances de la terre.
Il reçut avec bonté les visiteurs et montra tout de suite de l'intérêt à Nelly. Il s'informa de son nom, de son âge, du lieu de sa naissance, des événements qui l'avaient conduite dans ce pays, et ainsi de suite. Déjà le maître d'école avait raconté l'histoire de l'enfant.
«Ils n'ont laissé, lui avait-il dit, aucun ami derrière eux: ils sont sans feu ni lieu. Ils sont venus ici partager mon sort. J'aime cette enfant comme si elle était à moi.
— Bien, bien, dit le desservant. Qu'il soit fait comme vous le désirez. Elle est bien jeune.
— Elle est plus vieille que son âge, mûrie trop tôt par l'épreuve de l'adversité, monsieur, répondit le maître d'école.
— Que Dieu l'assiste! Qu'elle se repose et qu'elle oublie tous ses malheurs! dit le vieux desservant. Mais une église antique est un lieu triste et sombre pour un être aussi jeune que vous, mon enfant.
— Oh! non, monsieur, répliqua Nelly. Je suis bien loin de penser ainsi, assurément.