Nous voilà donc descendus dans la cuisine. Je ranimai le feu et je m'assis tout près; Thomas prit une chaise et se plaça de l'autre côté. Il avait l'air d'être à un enterrement. «Cuisinière, dit-il, je suis certain que vous apprendrez bientôt du nouveau. — Bon Dieu, Thomas, lui répondis-je, qu'apprendrai je donc? — Eh bien! dit-il, vous apprendrez que l'alderman est mort. — Mort! m'écriai-je, voilà qui est bien étrange!»

«Pas à moitié si étrange que ce que je viens d'entendre, cuisinière, ajouta Thomas d'une vois sépulcrale, je viens d'entendre le spectre de l'alderman et je suis certain que nous ne le reverrons plus en vie! En entrant dans la salle à manger pour débarrasser le souper des jeunes ladies, j'ai trouvé un grand verre de punch au milieu du plateau. Vous savez que c'est la manière dont elles s'y prennent souvent quand je reviens trempé après avoir conduit l'alderman. (Pour de véritables ladies comme elles, il eût été trop familier de dire: Thomas, voilà un verre de punch pour vous). J'allais donc boire le verre de punch à la santé de l'alderman, poursuivit Thomas, lorsque j'entends la porte du vestibule s'ouvrir et crac, crac, crac, le son des pas de l'alderman qui le traverse. D'abord je ne trouvai rien de bien extraordinaire à son retour à Brownham, malgré l'heure avancée de la nuit. Je déposai donc mon verre de punch, et prenant une chandelle, je sortis de la salle à manger pour éclairer. Je ne vis rien du tout; mais les pas de mon maître me devançaient, crac, crac, crac, et montaient l'escalier. Je les suivis jusqu'au premier palier; mais là encore, je n'aperçus pas d'alderman, rien absolument. Bon Dieu! monsieur, m'écriai-je alors, où êtes-vous? Ne faites pas cela pour me faire peur! Je m'arrêtai et j'écoutai; aucune réponse, aucun son que le crac, crac, crac! Les pas montèrent jusqu'à la porte de la chambre à coucher de l'alderman; je l'entendis s'ouvrir et se fermer; puis je n'entendis plus rien. Mais, cuisinière, toutes les portes extérieures sont fermées et barrées pour la nuit. Comment donc l'alderman aurait-il pu entrer dans la maison? Aussi sûr que vous êtes en vie, c'est son spectre que j'ai entendu!»

Je le crus aussi dans le moment, et maintenant j'en suis certaine. Nous passâmes toute la nuit assis au coin du feu, pour être prêts quand la nouvelle viendrait de Dewcester. Le lendemain, de grand matin, il arriva un exprès. Thomas le fit entrer, et avant qu'il nous eût expliqué ce qui l'amenait à Brownham, Thomas lui dit: «L'alderman Playford est mort.» Le messager fut fort étonné, comme vous le pensez bien. Miséricorde! s'écria-t-il, comment donc le savez-vous?… — Il est mort, la nuit dernière, repartit Thomas, au moment où l'horloge sonnait minuit. J'ai entendu ses pas dans le vestibule et sur l'escalier. Le pas de l'alderman ne ressemble à aucun autre, et j'ai su par là qu'il devait être mort.

Je nous souhaite à tous en attendant l'autre monde, une vie longue et heureuse en celui-ci.

VIII — L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD.

Je ne sais comment vous avez fait tous, ni ce que vous avez raconté. Je pensais pendant ce temps-là à ce que je pourrais vous dire à mon tour d'intéressant; mais je ne sais rien de bien particulier qui me soit arrivé, si ce n'est pourtant tout ce qui concerne Charley Felkin, et comment il m'invita à aller chez lui. Je vous dirai cette histoire si vous voulez.

Charley, vous le savez, est d'une année plus jeune que moi. J'étais depuis douze mois chez le docteur Owen quand il y arriva. Il devait être dans ma salle d'études et dans mon dortoir; il ne savait rien des usages des écoles, ce qui le mit d'abord fort mal à son aise, comme la plupart des nouveaux. Ce fut moi qui fus chargé de le mettre au courant, et nous eûmes beaucoup de rapports ensemble. Bientôt sa tristesse se dissipa; il prit son parti comme les autres; nous devînmes grands amis. Il prit goût à nos jeux, et il cessa d'être mélancolique. Nous avions de longues causeries les jours de pluie et pendant les grandes promenades de l'été; mais nos meilleures conversations avaient toujours lieu quand nous étions couchés. Je n'étais pas sourd alors. Oh! comme nous aimions à parler de la maison paternelle, à raconter des histoires de revenants Et toutes sortes d'autres histoires. Personne, que je sache, ne nous entendit jamais, sauf une seule fois; encore en fûmes-nous quittes pour un terrible roulement sur la porte, et l'ordre du docteur de nous endormir à l'instant.

Les choses allèrent ainsi assez longtemps, jusqu'à l'époque où je commençai à avoir mon mal d'oreille. D'abord Charley fut très bon pour moi. Je me rappelle qu'un jour il me dit de m'appuyer sur son épaule, et me tint la tête chaudement jusqu'à ce que la douleur fût passée: pendant tout ce temps-là il ne bougea pas. Peut-être finit-il par se fatiguer de toutes ses complaisances; peut-être bien aussi ce fut moi qui eus tort. Je sentais mon caractère s'altérer; je redoublais mes efforts pour me contenir; mais quelquefois la douleur était si vive et durait si longtemps, que j'aurais voulu être mort. Je crois bien qu'alors je devais être d'une fâcheuse humeur ou taciturne, ce que les écoliers aiment encore moins. Charley ne semblait pas croire que j'eusse aucun motif d'être ainsi. J'avais pris l'habitude de grimper sur le pommier et de là sur le mur, où je faisais semblant de dormir, pour me débarrasser des autres; mais eux ils accouraient tout exprès de ce côté, et disaient: «Voilà encore le boudeur assis sur son mur, comme Humpty Dumpty.» Un jour que j'entendais Charley en dire autant, je lui criai, d'un ton de reproche, ces deux mots: «Oh! Charley!» Et il me répondit: «Pourquoi grimpez-vous toujours là pour bouder?» Il prétendait aussi que je faisais beaucoup d'embarras pour rien. Je sais qu'il ne le croyait pas réellement, mais il s'impatientait de me voir comme cela. Je le sais, parce qu'il était toujours si bon pour moi, si joyeux quand mon mal semblait s'apaiser et que je revenais jouer avec les autres. Alors, j'étais content aussi, et je croyais que j'avais eu tort de penser ce que j'avais pensé. Nous n'avions donc jamais d'explications; cela nous aurait pourtant épargné bien des choses arrivées plus tard. Plût à Dieu que nous nous fussions franchement expliqués tous les deux.

Charley, à son arrivée chez le docteur Owen, était fort en arrière de moi, car il avait une année de moins, et c'était sa première pension. Je croyais alors pouvoir me maintenir en tête de toute la classe, à l'exception de trois élèves, et je faisais de grands efforts pour cela; mais, au bout d'un certain temps, je commençai à descendre. J'apprenais aussi bien mes leçons qu'auparavant, mais les autres écoliers étaient plus prompts dans leurs réponses, et il y en eut bientôt six qui s'emparèrent de ma place habituelle avant que je susse comment cela se faisait. Le docteur Owen, m'apercevant un jour au dernier rang de la classe, dit qu'il ne m'avait jamais vu là. Le sous-maître ajouta que j'étais stupide, mais le docteur préféra attribuer la chose à ma paresse. Les autres élèves en diront autant et me donnèrent des sobriquets. Je commençais moi-même à croire comme eux, et j'en ressentis bien de la peine. Charley entra dans notre classe avant que j'eusse été moi-même jugé capable d'entrer dans une autre, et le fait est que je n'en sortis jamais. Je crois que son père et sa mère m'avaient d'abord cité à lui comme un exemple, car il avait dû lui-même bien parler de moi quand il m'aimait.

À la fin, il parut s'appliquer à me repasser dans la classe. Je fis tout mon possible pour l'en empêcher. Il s'en aperçut et redoubla d'application. Je ne pouvais guère l'aimer alors. J'avoue même que j'étais de très mauvaise humeur, et cela l'exaspérait à son tour. J'avais beau me fatiguer jusqu'à tomber malade pour bien apprendre mes leçons et bien répondre aux questions du maître, Charley l'emportait sur moi et abusait de son triomphe. Je ne voulais pas me battre avec lui, parce qu'il n'était pas aussi fort que moi; et d'ailleurs, je devais convenir qu'il savait mieux ses leçons. Nous allions nous coucher sans nous dire un mot. C'en était fait depuis longtemps des histoires que nous nous racontions la nuit. Un matin, Charley me dit en se levant que j'étais l'être le plus morose qu'il ait jamais vu. Je craignais bien depuis quelque temps de devenir morose, mais je ne voyais aucune raison pour qu'il me le dît justement ce matin-là. Il y en avait une pourtant, comme je le sus plus tard. Je lui dis tout ce que je pensais, c'est-à-dire qu'il était devenu très malveillant pour moi, et que s'il ne se conduisait pas comme autrefois, je ne supporterais pas son injustice. Il me répondit que, lorsqu'il essayait de le faire, je le boudais. Je ne savais pas alors la raison qu'il avait pour le dire, ni ce que signifiait tout cela. La vérité est, qu'éprouvant la veille au soir du remords de sa conduite envers moi en une circonstance, il m'avait parlé à l'oreille pour me demander pardon; mais il faisait noir, il parlait bas: je n'avais rien vu, rien entendu. Il m'avait prié de me retourner et de lui parler; mais, naturellement, je n'avais pas bougé, et il avait dû croire que je lui gardais rancune. Tout cela est très fâcheux: je passe à d'autres choses.