—À quelle heure voulez-vous qu'il vienne, miss Havisham?

Là!... là!... Je ne connais plus rien aux heures... mais qu'il vienne bientôt et seul avec toi.»

Lorsque le soir je rentrai à la maison et que je fis part à Joe du message dont j'étais chargé pour lui, ma sœur monta sur ses grands chevaux et s'exalta plus que je ne l'avais encore vue. Elle nous demanda si nous la prenions pour un paillasson, tout au plus bon pour essuyer mes souliers, et comment nous osions en user ainsi avec elle et pour quelle société nous avions l'amabilité de la croire faite? Quand elle eut épuisé ce torrent de questions et d'injures, elle éclata en sanglots et jeta un chandelier à la tête de Joe, mit son tablier de cuisine, ce qui était toujours un très mauvais signe, et commença à tout nettoyer avec une ardeur sans pareille. Non contente d'un nettoyage à sec, elle prit un seau et une brosse, et fit tant de gâchis, qu'elle nous força à nous réfugier dans la cour de derrière. Il était dix heures du soir quand nous nous risquâmes à rentrer. Alors, ma sœur demanda à brûle-pourpoint à Joe pourquoi il n'avait pas épousé une négresse? Joe ne répondit rien, le pauvre homme, mais il se mit à caresser ses favoris de l'air le plus piteux du monde, et il me regardait, comme s'il pensait réellement qu'il eût tout aussi bien fait.


[CHAPITRE XIII.]

J'éprouvai une vive contrariété, le lendemain matin, en voyant Joe revêtir ses habits du dimanche, pour m'accompagner chez miss Havisham. Cependant, je ne pouvais pas lui dire qu'il était beaucoup mieux dans ses habits de travail, puisqu'il avait cru nécessaire de faire toilette, car je savais que c'était uniquement pour moi qu'il avait pris toute cette peine, et qu'il se gênait horriblement en portant un faux-col tellement haut par derrière, qu'il lui relevait les cheveux sur le sommet de la tête comme un plumet.

Pendant le déjeuner, ma sœur annonça son intention de nous accompagner à la ville, en disant que nous la laisserions chez l'oncle Pumblechook, et que nous irions la reprendre «quand nous en aurions fini avec nos belles dames.» Manière de s'exprimer, qui, soit dit en passant, était d'un mauvais présage pour Joe. La forge fut donc fermée pour toute la journée, et Joe écrivit à la craie sur sa porte (ainsi qu'il avait coutume de le faire dans les rares occasions où il quittait son travail) le mot «SORTI,» accompagné d'une flèche tracée dans la direction qu'il avait prise.

Nous partîmes pour la ville. Ma sœur ouvrait la marche avec son grand chapeau de castor, elle portait un panier tressé en paille avec la même solennité que si c'eût été le grand sceau d'Angleterre. De plus elle avait une paire de socques, un châle râpé et un parapluie, bien que le temps fût clair et beau. Je ne sais pas bien si tous ces objets étaient emportés par pénitence ou par ostentation; mais je crois plutôt qu'ils étaient exhibés pour faire voir qu'on les possédait. Beaucoup de dames, imitant Cléopâtre et d'autres souveraines, aiment, lorsqu'elles voyagent, à traîner après elles leurs richesses et à s'en faire un cortège d'apparat.

En arrivant chez M. Pumblechook, ma sœur nous quitta et entra avec fracas. Il était alors près de midi; Joe et moi nous nous rendîmes donc directement à la maison de miss Havisham. Comme à l'ordinaire, Estelle vint ouvrir la porte, et dès qu'elle parut, Joe ôta son chapeau et, en le tenant par le bord, il se mit à le balancer d'une main dans l'autre, comme s'il eût eu d'importantes raisons d'en connaître exactement le poids.

Estelle ne fit attention ni à l'un ni à l'autre, mais elle nous conduisit par un chemin que je connaissais très bien. Je la suivais et Joe venait le dernier. Quand je tournai la tête pour regarder Joe, je le vis qui continuait à peser son chapeau avec le plus grand soin. Je remarquai en même temps qu'il marchait sur la pointe des pieds.