Sans faire la moindre attention au visage délicat, il répondit:

«Bentley Drummle est son nom?... Vraiment!... J'ai du plaisir à regarder ce gaillard-là...»

Il commença immédiatement à parler à Drummle, ne se laissant pas rebuter par sa lourde manière de répondre et ses réticences; mais apparemment incité au contraire à lui arracher des paroles. Je les regardais tous les deux, quand survint entre eux et moi la gouvernante, qui apportait le premier plat du dîner.

C'était une femme d'environ quarante ans, je suppose; mais j'ai pu la croire plus vieille qu'elle n'était réellement, comme la jeunesse a l'habitude de faire. Plutôt grande que petite, elle avait une figure vive et mobile, extrêmement pâle, de grands yeux bleus flétris, et une quantité de cheveux flottants. Je ne saurais dire si c'était une affection du cœur qui tenait ses lèvres entr'ouvertes, comme si elle avait des palpitations, et qui donnait à son visage une expression curieuse d'étonnement et d'agitation; mais je sais que j'avais été au théâtre voir jouer Macbeth un ou deux soirs auparavant, et que son visage me paraissait animé d'un air féroce, comme les visages que j'avais vu sortir du chaudron des sorcières.

Elle mit le plat sur la table, toucha tranquillement du doigt mon tuteur au bras, pour lui notifier que le dîner était prêt, et disparut. Nous prîmes place autour de la table ronde, et mon tuteur garda Drummle d'un côté, tandis que Startop s'asseyait de l'autre. C'était un fort beau plat de poisson que la gouvernante avait mis sur la table. Nous eûmes ensuite un gigot de mouton des meilleurs; et puis après une volaille également bien choisie. Les sauces, les vins et tous les accessoires étaient d'excellente qualité et nous furent servies de la main même de notre hôte, qui les prenait sur son dressoir; quand ils avaient fait le tour de la table, il les replaçait sur le même dressoir. De même il nous passait des assiettes propres, des couteaux et des fourchettes propres pour chaque plat, et déposait ensuite ceux que nous lui rendions dans deux paniers placés à terre près de sa chaise. Aucun autre domestique que la femme de ménage ne parut. Elle apportait tous les plats, et je continuais à trouver sa figure toute semblable à celles que j'avais vues sortir du chaudron. Des années après, je fis apparaître la terrible image de cette femme en faisant passer un visage qui n'avait d'autre ressemblance naturelle avec le sien que celle qui provenait de cheveux flottants derrière un bol d'esprit de vin enflammé dans une chambre obscure.

Poussé à observer tout particulièrement la gouvernante, tant pour son extérieur extraordinaire que pour ce que m'en avait dit Wemmick, je remarquai que toutes les fois qu'elle se trouvait dans la salle, elle tenait les yeux attentivement fixés sur mon tuteur, et qu'elle retirait promptement ses mains des plats qu'elle mettait avec hésitation devant lui, comme si elle eût craint qu'il ne la rappelât et n'essayât de lui parler pendant qu'elle était proche, s'il avait eu quelque chose à lui dire. Je crus apercevoir dans ses manières le sentiment intime de ceci, et d'un autre côté l'intention de toujours le tenir caché.

Le dîner se passa gaiement; et, bien que mon tuteur semblât suivre plutôt que conduire la conversation, je voyais bien qu'il cherchait à deviner le côté faible de nos caractères. Pour ma part, j'étais en train d'exprimer mes tendances à la prodigalité et aux dépenses, et mon désir de protéger Herbert, et je me vantais de mes grandes espérances, avant d'avoir l'idée que j'avais ouvert la bouche. C'était la même chose pour chacun de nous, mais pour Drummle encore plus que pour tout autre; ses dispositions à railler les autres avec envie et soupçon se firent jour avant qu'on n'eût enlevé le poisson.

Ce n'est pas alors, mais seulement quand on fut au fromage, que notre conversation tomba sur nos plaisirs nautiques, et qu'on railla Drummle de sa manière amphibie de ramer, le soir, derrière nous. Là-dessus, Drummle informa notre hôte qu'il préférait de beaucoup jouir à lui seul de notre place sur l'eau à notre compagnie, et que, sous le rapport de l'adresse, il était plus que notre maître, et que, quant à la force, il pourrait nous hacher comme paille. Par une influence invisible, mon tuteur sut l'animer, le faire arriver à un degré qui n'était pas éloigné de la fureur, à propos de cette plaisanterie, et il se prit à mettre son bras à nu et à le mesurer, pour montrer combien il était musculeux; et nous nous mîmes tous à mettre nos bras à nu, et à les mesurer de la façon la plus ridicule.

À ce moment, la gouvernante desservait la table: mon tuteur ne faisait pas attention à elle; mais, le profil tourné de côté, il s'appuyait sur le dos de sa chaise en mordant le bout de son index, et témoignait à Drummle un intérêt que je ne m'expliquais pas le moins du monde. Tout à coup il laissa tomber comme une trappe sa large main sur celle de la gouvernante, qu'elle étendait par-dessus la table. Il fit ce mouvement si subitement et si subtilement, que nous en laissâmes là notre folle dispute.

«Si vous parlez de force, dit M. Jaggers, je vais vous faire voir un poignet. Molly, faites voir votre poignet.»