—Quand je suis entré, miss Havisham, je n'ai absolument rien reconnu d'Estelle, ni son visage, ni sa tournure, mais maintenant je reconnais bien que tout cela appartient bien à l'ancienne....

—Comment! vous n'allez pas dire à l'ancienne Estelle? interrompit miss Havisham. Elle était fière et insolente, et vous avez voulu vous éloigner d'elle, ne vous en souvenez-vous pas?»

Je répondis avec confusion qu'il y avait très longtemps de tout cela, qu'alors je ne m'y connaissais pas... et ainsi de suite. Estelle souriait avec un calme parfait, et dit qu'elle avait conscience que j'avais parfaitement raison, et qu'elle avait été désagréable.

«Et lui!... est-il changé? demanda miss Havisham.

—Énormément! dit Estelle en m'examinant.

—Moins grossier et moins commun,» dit miss Havisham en jouant avec les cheveux d'Estelle.

Et elle se mit à rire, puis elle regarda le soulier qu'elle tenait à la main, et elle se mit à rire de nouveau et me regarda. Elle posa le soulier à terre. Elle me traitait encore en enfant; mais elle cherchait à m'attirer.

Nous étions dans la chambre fantastique, au milieu des vieilles et étranges influences qui m'avaient tant frappé, et j'appris qu'elle arrivait de France, et qu'elle allait se rendre à Londres. Hautaine et volontaire comme autrefois, ces défauts étaient presque effacés par sa beauté, qui était quelque chose d'extraordinaire et de surnaturel; je le pensais, du moins, désireux que j'étais de séparer ses défauts de sa beauté. Mais il était impossible de séparer sa présence de ces malheureux et vifs désirs de fortune et d'élégance qui avaient tourmenté mon enfance, de toutes ces mauvaises aspirations qui avaient commencé par me rendre honteux de notre pauvre logis et de Joe, de toutes ces visions qui m'avaient fait voir son visage dans le foyer ardent, dans les éclats du fer, jusque sur l'enclume, qui l'avaient fait sortir de l'obscurité de la nuit, pour me regarder à travers la fenêtre de la forge et disparaître ensuite.... En un mot, il m'était impossible de la séparer, dans le passé ou dans le présent, des moments les plus intimes de mon existence.

Il fut convenu que je passerais tout le reste de la journée chez miss Havisham; que je retournerais à l'hôtel le soir, et le lendemain à Londres. Quand nous eûmes causé pendant quelque temps, miss Havisham nous envoya promener dans le jardin abandonné. En y entrant, Estelle me dit que je devais bien la rouler un peu comme autrefois.

Estelle et moi entrâmes donc dans le jardin, par la porte près de laquelle j'avais rencontré le jeune homme pâle, aujourd'hui Herbert; moi, le cœur tremblant et adorant jusqu'aux ourlets de sa robe; elle, entièrement calme et bien certainement n'adorant pas les ourlets de mon habit. En approchant du lieu du combat, elle s'arrêta et dit: