«Faites attention, monsieur Pip, me dit gravement Wemmick à l'oreille en prenant mon bras pour se montrer plus confidentiel; je crois que ce qu'il y a de plus fort chez M. Jaggers c'est la manière dont il se tient. Il est toujours si fier que sa roideur constante fait partie de ses immenses capacités. Ce faux-monnayeur n'eût pas plus osé se passer de lui que ce porte-clefs n'eût osé lui demander ses intentions dans une de ses causes. Alors, entre sa roideur et eux il introduit ses subordonnés, voyez-vous; et, de cette manière, il les tient corps et âme.»

J'admirai fort la subtilité de mon tuteur. Mais, à vrai dire, j'eusse désiré de tout mon cœur, et ce n'est pas la première fois, avoir un tuteur d'une capacité moindre.

M. Wemmick et moi nous nous séparâmes à l'étude de la Petite Bretagne, où les clients de M. Jaggers abondaient comme de coutume, et je retournai me mettre en faction dans la rue du bureau des voitures, ayant encore deux ou trois heures devant moi. Je passai tout ce temps à penser combien il était étrange pour moi de me voir poursuivi et entouré de toute cette infection de prison et de crimes: pendant mon enfance, dans nos marais isolés, par un soir d'hiver, je l'avais rencontrée d'abord; elle avait ensuite déjà reparu à deux reprises différentes comme une tache à demi effacée mais non enlevée, et je ne pouvais l'empêcher de se mêler à ma fortune et à mes progrès dans le monde. Je pensais aussi à la belle Estelle, si fière et si distinguée qui venait à moi, et je songeais avec une extrême horreur au contraste qui existait entre elle et la prison. J'aurais donné beaucoup alors pour que Wemmick ne m'eût pas rencontré ou bien que je ne lui eusse pas cédé en allant avec lui. Je sentais que j'allais retrouver Newgate toujours et partout, imprégné jusque dans mes habits et dans l'air que je respirais. Je secouai la poussière de la prison restée à mes pieds; je l'enlevai de mes habits et l'exhalai de mes poumons. J'étais si troublé au souvenir de la personne qui allait venir, je me trouvais tellement indigne d'elle que je n'eus plus conscience du temps. La voiture me parut donc arriver assez promptement après tout, et je n'étais pas encore débarrassé de la souillure de conscience que m'avait communiquée la serre de M. Wemmick, quand je vis Estelle passer sa tête à la portière et me faire signe en agitant la main.

Qu'était donc cette ombre sans nom qui passait encore dans cet instant?


[CHAPITRE IV.]

Dans ses fourrures de voyage, Estelle semblait plus délicatement belle qu'elle n'avait encore paru, même à mes yeux. Ses manières aussi étaient plus séduisantes qu'elle ne leur avait permis d'être jusqu'alors vis-à-vis de moi, et je crus voir dans ce changement l'influence de miss Havisham.

Nous étions dans la cour de l'hôtel: elle m'indiquait ses bagages. Quand nous les eûmes tous assemblés, je me souvins, n'ayant pensé qu'à elle pendant tout le temps, que je ne savais pas où elle allait.

«Je vais à Richmond, me dit-elle. Nous avons appris qu'il y a deux Richmond: l'un dans le comté de Surrey, l'autre dans le comté d'York. Le mien est le Richmond de Surrey. C'est à dix milles d'ici. Je dois prendre une voiture et vous devez me conduire. Voici ma bourse, et vous devez y puiser pour toutes mes dépenses. Oh! il faut la prendre! Nous n'avons le choix ni vous ni moi, il faut obéir à nos instructions. Ni vous ni moi ne sommes libres de suivre notre propre impulsion.»

À son regard en me donnant la bourse, j'espérai qu'il y avait dans ses paroles une intention plus intime. Elle les dit avec une nuance de hauteur, mais cependant sans déplaisir.