—J'espère qu'ils ne parviennent pas à me nuire?» dis-je.

Au lieu de répondre, Estelle se mit à rire. Ceci me parut très singulier et je fixai les yeux sur elle dans une grande perplexité. Quand elle cessa, et elle n'avait pas ri du bout des lèvres, mais avec une gaieté réelle, je dis d'un ton défiant dont je me servais avec elle:

«J'espère que cela ne vous amuserait pas, s'ils me faisaient du mal?

—Non, non, soyez-en sûr? dit Estelle; vous pouvez être certain que je ris parce qu'ils échouent. Oh! quelles tortures ces gens-là éprouvent avec miss Havisham!»

Elle se mit à rire de nouveau, et maintenant qu'elle m'avait dit pourquoi, son rire continuait à me paraître singulier; je ne pouvais m'empêcher de douter qu'il fût naturel, et il me semblait trop fort pour la circonstance. Je pensai qu'il devait y avoir là-dessous plus de choses que je n'en savais. Elle comprit ma pensée et y répondit.

«Il n'est pas facile, même pour vous, dit-elle, de comprendre la satisfaction que j'éprouve à voir contrecarrer ces gens-là, et quel sentiment délicieux je ressens quand ils se rendent ridicules. Vous n'avez pas été élevé dans cette étrange maison depuis l'enfance; moi, je l'ai été. Votre jeune esprit n'a pas été aigri par leurs intrigues contre vous, on ne l'a pas étouffé sans défense, sous le masque de la sympathie et de la compassion: moi, j'ai éprouvé cela. Vous n'avez pas, petit à petit, ouvert vos grands yeux d'enfant sur toutes ces impostures: moi, je l'ai fait!»

Estelle ne riait plus; elle n'allait pas non plus chercher ses souvenirs dans des endroits sans profondeur. Je n'aurais pas voulu être la cause de son regard en ce moment pour toutes mes belles espérances.

«Je puis vous dire deux choses, continua Estelle: d'abord, malgré le proverbe qui dit: pierre qui roule finit par s'user, vous pouvez être certain que ces gens-là ne pourront jamais, même dans cent ans, vous pardonner sous aucun prétexte le pied sur lequel vous êtes avec miss Havisham. Ensuite, c'est à vous que je dois de les voir si occupés et si lâches sans nul résultat, et là-dessus, je vous tends la main.»

Comme elle me l'offrait franchement, car son air sombre n'avait été que momentané, je la pris et la portai à mes lèvres.

«Que vous êtes un garçon ridicule! dit Estelle; ne voudrez-vous donc jamais recevoir un avis? ou embrassez-vous ma main avec les pensées que j'avais le jour où je vous laissai autrefois embrasser ma joue?