«Non, il n'y a que deux personnes: la mère et la fille; la mère est une dame d'un certain rang, je crois, mais qui ne dédaigne pas d'augmenter son revenu.
—Je m'étonne que miss Havisham ait pu se séparer de vous encore une fois et si tôt.
—Cela fait partie de ses projets sur moi, Pip, dit Estelle avec un soupir comme si elle était fatiguée. Je dois lui écrire constamment et la voir régulièrement, et lui dire comment je vais, moi et mes bijoux, car ils sont presque tous à moi maintenant.»
C'était la première fois qu'elle m'eût encore appelé par mon nom; sans doute elle le fit avec intention, et sachant bien que je ne le laisserais pas tomber à terre.
Nous arrivâmes à Richmond, hélas! bien trop vite. Le lieu de notre destination était une maison près de la prairie, une vieille et grave maison où les paniers, la poudre et les mouches, les habits brodés, les bas rembourrés, les manchettes et les épées avaient eu leurs beaux jours, mais il y avait longtemps. Quelques vieux arbres devant la maison étaient encore coupés d'une façon aussi surannée et aussi peu naturelle que les paniers, les perruques et les anciens habits à pans roides; mais le moment n'était pas loin où leurs places dans la grande procession des morts allaient être désignées, et ils ne devaient pas tarder à s'y mêler pour suivre la route silencieuse qui mène à l'oubli et au repos.
Une sonnette à vieux timbre, qui, j'ose le dire, avait souvent dit dans son temps à la maison:»Voici le panier vert, voici l'épée à poignée de diamant, voici les souliers à talons rouges, et le bleu solitaire,» résonna gravement dans le clair de lune, et deux servantes, rouges comme des cerises, vinrent en voltigeant recevoir Estelle.
Les malles ne tardèrent pas à disparaître sous la porte d'entrée; elle me donna la main et un sourire, et disparut également après m'avoir dit bonsoir. Et cependant je ne quittai pas des yeux la maison, pensant quel bonheur ce serait de vivre près d'elle, tout en sachant que je ne serais jamais heureux avec elle, mais toujours misérable.
Je remontai en voiture pour retourner à Hammersmith; j'y montai avec un cœur malade et j'en sortis avec un cœur plus malade encore. À notre porte, je trouvai la petite Jane Pocket qui revenait d'une petite soirée, escortée par son petit amoureux, malgré qu'il fût sujet de Flopson.
M. Pocket n'était pas encore rentré; il faisait une lecture au dehors, car c'était un excellent professeur d'économie domestique, et ses traités sur la manière d'élever les enfants et de diriger les domestiques étaient considérés comme les meilleurs ouvrages écrits sur ces matières. Mais Mrs Pocket était à la maison et se trouvait dans un léger embarras, parce qu'on avait donné à son petit Baby un étui rempli d'aiguilles pour le faire tenir tranquille pendant l'inexplicable absence de Millers avec un de ses parents, soldat dans l'infanterie de la garde, et il mangeait plus d'aiguilles qu'il n'était facile d'en retrouver, soit en faisant une petite opération, soit en administrant quelque tonique, à un enfant d'un âge aussi tendre.
M. Pocket était aussi justement renommé pour donner d'excellents avis pratiques et pour avoir une perception saine et nette des choses, beaucoup de jugement; j'avais quelque idée, sentant mon cœur si malade, de le prier de vouloir bien recevoir mes confidences; mais ayant par hasard aperçu Mrs Pocket qui lisait son livre sur les titres et les dignités, après avoir prescrit le lit comme remède souverain pour le Baby, je pensai que je ferais tout aussi bien de m'abstenir.